samedi 7 juillet 2012

❛Concert❜ Versailles, Le Triomphe de Haendel, occasion d'un laborieux avatar de Sacrificium par Cecilia Bartoli • "Tristes Apprêts, Pâles Flambeaux"...

Cecilia Bartoli, Son qual nave, Sacrificium, © non fourni
Consacré, pour sa deuxième édition, au Triomphe de Haendel, le "Versailles Festival" a fait appel, encore plus que l'année dernière, à une programmation baroque brillante, faisant alterner des individualités de renom dans des opéras (Alcina...) ou oratorios (Israel in Egypt…), sous la conduite de baguettes huppées. Comme l'an passé, il a fait appel à Cecilia Bartoli - et même par deux fois, puisque quelques jours avant le présent Sacrificium donné à l'Opéra Royal, l'illustre Romaine a pu offrir dans la Galerie des Glaces un récital dédié au Caro Sassone, similaire à celui dont elle avait régalé, en décembre 2010, Paris. La session Vivaldi de 2011 avait fait beaucoup parler, au moins par son plan tarifaire, avec des places dites "Doge" proposées à... 495 euros. Encouragé par le succès de pratiques aussi lucratives, il n'y avait aucune raison que l'on se privât du plaisir de doubler la mise : ainsi les prix 2012 sont-ils identiques (1).

Au moins l'affiche s'avère-t-elle prometteuse, s'agissant peu ou prou d'un programme ayant largement fait ses preuves, à la faveur d'un double enregistrement, discographique et vidéographique, couronné d'un immense succès mondial. Des airs bien cadrés de compositeurs tels que Porpora, Broschi, Graun, Vinci, Leo, Caldara, Araia et autres... Haendel, se retrouvent ainsi partagés avec les trois excellentes séries que nous connaissons : CD "de luxe", CD et DVD.

Versailles, Opéra Royal, dit aussi Opéra Gabriel, du nom de l'architecte, © Jean-Marc Manaï
Pourtant, dès les premières mesures d'un concert entamé avec un retard plutôt désinvolte, s'installe un quelque chose de quite different. De fait, l'ensemble instrumental retenu par la star - inexplicablement - n'est pas l'excellent Giardino Armonico qui fait en quelque sorte corps avec ce projet (comme avec celui, de dix ans antérieur, du Vivaldi Album). L'office est ce soir concélébré par l'orchestre La Scintilla de Zurich, une émanation sur instruments anciens des forces de l'opéra éponyme, dont les partenariats avec Cecilia Bartoli sont, du reste, déjà nombreux (lire notre chronique sur la Semele de la Salle Pleyel de décembre 2011).

Nicolà Porpora (1686-1768)
La différence de standard entre les deux phalanges n'est pas anecdotique : en tout état de cause, La Scintilla, groupe hautement inégal, s'avère capable avec Cecilia Bartoli du meilleur (Héroïnes haendéliennes, Paris, décembre 2010), du passable (laborieux cycle "Malibran", au sein duquel l'improbable Clari) - et, s'agissant de cette session versaillaise, du décevant. Le ton est ce soir donné par les deux cornistes, sertissant l'arrivée de la vedette de flonflons (il n'y a pas d'autre mot) dérivés du Come nave in mezzo all'onde de Porpora. S'il est vrai que la rondeur n'est pas le qualificatif le plus approprié, de manière générale, au matériau du cor naturel -  reconnaissons que nous en avons rarement entendu sonnant plus laidement que ceux-ci ! Ces instrumentistes à haut risque trouveront par la suite à s'employer encore, et sans la moindre amélioration (Cervo in bosco, de Leo), jusqu'au conclusif Nobil onda, toujours de Porpora.

Il serait toutefois injuste de leur faire porter la totalité des désagréments subis, tant les bois, avec ou sans cantatrice, s'avouent eux aussi à la peine. Telles les deux flûtistes, largement sollicitées, dont les mignardises tissées de bonnes intentions ne parviennent pas à gommer des sonorités grêles, issues d'un souffle terriblement approximatif. Enfin, les attaques des cordes sont loin, très loin de l'irréprochable (2). Souvent en décalage avec la mezzo soprano, sans que le premier violon tout juste honorable d'Ada Pesch n'arrive à souder vraiment un groupe œuvrant dès lors a minima, elles n'édifient dans le meilleur des cas qu'une fade et molle charpente, incapable d'apporter vie et couleur à ces musiques d'apparat, si facilement fonctionnelles.

Riccardo Broschi (1698-1756), frère de Farinelli
Qu'en est-il, justement de la diva ? Si son Come nave initial la voit s'installer sans ciller dans une virtuosité d'une folle exigence, il pèche aussi par une teinte extrêmement mate, la vocalise en rafale s'exécutant de manière grisâtre, et pour tout dire : comme automatique. Nous sommes ici très en retrait du feu d'artifice que laissent augurer les enregistrements (mais il est vrai qu'un concert n'offre pas les conforts d'un studio) ! D'ailleurs, tout au long du récital, cet aspect mécanique, au nuancier congru, ne cessera de perdurer au cours les airs de vélocité. Pour culminer, avant l'entracte, sur un Cadrò (Araia) aussi époustouflant d'agilité que… décourageant de luxueuse routine.

Les complaintes étirées (parfois des arie d'ombre) quant à elles, judicieusement choisies et réparties entre les précédents, permettent à Cecilia Bartoli de faire valoir les atouts très différents, et pareillement éprouvés : souffle impressionnant, demi- [voire micro-] teinte, messa di voce, expiration langoureuse (3). Ceci fonctionne bien, d'ailleurs, en première partie, même si le tube haendélien Lascia la spina n'échappe pourtant pas à une grande mièvrerie. Mais, pour notre malheur, ce "temps suspendu" intéressant ne tient absolument pas la durée, passé le gracieux paragone de l'usignuolo-rossignol offert à la reprise - sur un joli concert de sifflets aviaires troussé par certains instrumentistes. La battue immuable dénuée de la moindre imagination, corsetée dans une terrifiante lenteur, l'aigu de la soliste continuellement détimbré si ce n'est blanchi, ainsi décroché non seulement du medium mais plus encore de la chair même de la voix... cette manie, enfin, de confondre sans cesse artifice et factice : tout installe un ennui intersidéral venant à bout des meilleures dispositions.

Naples, le Teatro San Carlo aujourd'hui, © www.napule.org
Il y a pire. Ces "airs lents" amènent Bartoli à renouer avec l'un de ses tics les plus regrettables : la grimace. Depuis quelques années (sans doute sous les conseils d'un coach inspiré) ce travers exaspérant s'était dissipé, à défaut d'éteint. Il revient ce soir par la grande porte, toute notation dolente fournie par la musique étant prétexte à moue, yeux au ciel, contorsions et mines renfrognées diverses. Reconnaissons-le : les pièces plus rapides ne sont pas avares, elles non plus, de rodomontades ! Clins d'œil ou coups de menton en direction des partenaires, gestes du coude et tressautements viennent ainsi compléter la panoplie. Le clou s'enfonce à l'occasion des bis : d'abord, un survol du céleste Sovvente il sole (Vivaldi), arrimé à ce programme tel un cheveu à la soupe, avec un alter ego violonistique d'une raideur affligeante. Pour solde de tout compte, une bribe (la prima parte) de l'inévitable talisman, autrement dit le Qual nave de Broschi, grands effets de plumes rouges et prévisibilité de rigueur.

Ada Pesch, © non fourni
Farinelli (1705-1782)
Pareil exhibitionnisme pourrait-il être mis sur le compte d'un second degré, d'un zeste de recul, d'une distanciation mutine - disons, d'une forte communication avec le public, qui aurait pour nom charisme ? Finalement non : car, là comme ailleurs, tout est question de dosage, autant que de vocabulaire. À force, ce genre de cirque tourne à la migraine, tant il est truffé d'effets disproportionnés, de pure technique caquetante, redondante et assommante. La rhétorique y devient un gavage, le poitrinage systématique une outrance, la surcharge technique une vulgarité, l'ornement baroque de l'authentique bling-bling. Cependant que l'écœurement vestimentaire accentue considérablement un malaise déjà pesant, ce barnum débouche in fine sur un total vertige - au sens littéral du mot, qui est tout simplement la peur panique du vide.

Un gâchis brodé d'or, en parfaite harmonie avec la logique cupide du marketing.


(1) Il n'échappe cependant à personne, dix minutes avant le lever de rideau, que, Bartoli ou pas, l'Opéra n'est pas complet, au moins au parterre et en corbeille. À tel point qu'une annonce est faite pour inviter les spectateurs des étages à profiter de ces disponibilités pour le moins inattendues... L'administration festivalière avait pourtant bien tenté dans les derniers jours de brader ses meilleurs fauteuils, au prix des plus "modestes" (90 euros, tout de même). Sans parvenir à endiguer complètement l'hémorragie.

(2) Assez effarante à cet égard se révèle l'ouverture de Germanico in Germania, d'autant que nous avons tout loisir de la rapprocher de celle du Giardino sur le DVD (beau film d'Olivier Simonnet, tourné dans le cadre fabuleux du château de Caserta, près de Naples). De la même manière, la mise en place brouillonnée/escamotée du Cadrò d'Araia par La Scintilla s'apparente à un véritable chemin de croix.

(3) Nous nous étonnons que soit absente du programme l'une des plus extraordinaires cantilènes napolitaines, Sposa non mi conosci (Giacomelli, un moment de grâce absolu du DVD) - dont le matériel thématique a pour l'essentiel fourni à Vivaldi le très fameux Sposa son disprezzata de son pasticcio Bajazet.



‣ Versailles, Opéra Royal, mercredi 27 juin 2012 : Sacrificium.
Un programme dédié au castrats imaginé par Cecilia Bartoli,d'après ses enregistrements CD et DVD.
Orchestre La Scintilla Zurich, premier violon et direction : Ada Pesch. 

Airs, ouvertures et concertos de : Porpora, Broschi, Graun, Vinci, Leo, Caldara, Araia, Haendel.
Bis : Vivaldi, Broschi.

Retrouvez ICI le fort beau et très recommandé DVD,
permettant de se faire l'opinion la plus flatteuse sur ce programme...

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