dimanche 17 février 2013

❛Concert❜ Max Emanuel Cencic & Europa Galante, au T.C.E. le 15/02/13 ● Pour le lancement de Venezia, de brillantes promesses... & un résultat très mitigé.

Max Emanuel Cencic - © Julian Laidig / Parnassus ARTS Productions - 2013
L'affiche est prestigieuse : le contre-ténor Max Emanuel Cencic (dont l'Alessandro de Händel signé Decca, après l'Artaserse Vinci/Virgin, vient tout juste de recevoir un accueil élogieux) se produit tout au long de 2013 dans une tournée européenne, qui le mènera jusqu'à Budapest, en passant par Munich, Montpellier, Dortmund, etc. Étape obligée au Théâtre des Champs Élysées ce 15 février, dans le cadre des Grandes Voix. Comme il est de mise depuis des années pour ce qui concerne les récitals de chant, le projet est adossé à une sortie discographique (Virgin Classics), en l'occurrence un parcours consacré à Venise, cette "Sérénissime"... qui, décidément, veille de manière tutélaire sur nos colonnes (1) !

Ce disque peut être acheté ICI
Premier constat, disque et concert diffèrent, et pour le moins sensiblement. L'enregistrement (ci-contre) suit une autre inclination récente en matière baroque - ce dont nous ne pouvons que nous féliciter - en proposant, aux côtés de quelques grosses mâtures rebattues telles que Vivaldi, de véritables raretés. En tout cas sous l'angle d'investigations soigneuses qui fassent sens, à défaut de risque, ce qui est absolument indispensable à toute démarche artistique soucieuse autant de curiosité, que d'un minimum respect de son public.

Or, l'aubade itinérante est légèrement plus chiche en auteurs nouveaux, le Prêtre Roux et même Händel (Alessandro oblige, sans doute) revendiquant une part plus consistante. Autre différence de taille (demeurée pour nous inexpliquée), des studios à l'Avenue Montaigne... l'ensemble instrumental et le chef n'entretiennent aucun rapport ! En effet, si le très virtuose Riccardo Minasi (entre autres premier violon du Concert des Nations, fondateur de Musica Antiqua Roma) est aux commandes d'Il Pomo d'Oro devant les micros, c'est la fameuse Europa Galante du non moins illustre Fabio Biondi (photos plus bas) qui monte sur la scène - au moins à Paris (2).

Sont-ce ces dichotomies très notables qui, de la manière la plus inattendue qui soit, amènent le divo, en début de seconde partie, à bouleverser l'ordonnancement de sa soirée, tel qu'imprimé sur les programmes ? Ainsi, l'air vivaldien "A' piedi miei svenato" demeurera-t-il, mais repoussé à la toute fin, tandis que des Farnace et Griselda seront priés de laisser place - de manière plus habilement conforme au choix du CD - à Giovanni Porta et Geminiano Giacomelli. Nul ne s'en plaindrait au demeurant, si ce n'est que ces annonces, quoique formulées en excellent français, demeurent malaisées à suivre ; et qu'il n'est dès lors plus possible de faire de différence entre le corpus principal et les bis, ce qui n'a finalement pas une importance majeure.

Europa Galante, Zankel Hall de New York, 2010 - © Rachel Papo, pour The New York Times
Ces curieux points de forme (ou de méforme...) étant posés, qu'en est-il du fond ? Voici quelque temps, Max Emanuel Cencic nous avait transporté, lorsqu'il avait - après tant d'années - décidé d'aborder enfin Händel, après Rossini même : que ce soit au long du recueil concocté avec Diego Fasolis, ou du concert associé à la Salle Gaveau. L'un des aspects les plus évidents de ses dons, à cet égard, était son net mordant en bas de la tessiture, dont chacun sait bien qu'il n'est pas toujours l'atout maître des falsettistes ; ceci ajouté, bien entendu, à sa vélocité étourdissante et à son coloris envoûtant.

Étonnamment, ces points forts sont ce soir moins flagrants. Si Alessandro Scarlatti, au début, fait certes valoir une agilité confondante en dépit d'un aigu maladroit (Cambise), son Tigrane, à la planante mélopée "Care pupille", sait déployer un canto spianato toujours aussi mellifère... mais entaché d'une surprenante monotonie. Un détachement heureusement infirmé par le "Dolce mio ben" du Flavio de Gasparini, de coupe comparable, une de ces pâmoisons ténues et touchantes... où se remarque, tout de même, une absence de lustre de brillant, à laquelle notre héros ne nous a guère accoutumé. À mesure que les festivités progressent, d'autres travers inédits surgissent ; par exemple, la vocalisation s'avère sèche, mécanique, peu expressive dans le "Vano Amore" (Alessandro, Händel).

Europa Galante - © www.europagalante.com/gallery.php, Ana de Labra
Ces hésitations sont-elles à l'origine du changement programmatique évoqué ci-dessus ? Quoi qu'il en soit, nous demeurons tout autant bluffés qu'impavides à l'écoute de deux Vivaldi, dont le "migrant" déjà cité ("Mi vuoi tradir" de La Verità in cimento et "A' piedi") : brillants, mais inégaux et si distants. À ceux-ci s'ajoutent plus loin un troisième, cette fois transcendant, "Anche in mezzo aperigliosa" (L'odio vinto dalla costanza), puis un autre - enfin, nous voici dans ces "appels héroïques" vantés par la brochure ! En revanche, le "Sposa, non mi conosci" de Giacomelli (Merope), l'un des plus bouleversants lamenti baroques en passe de devenir une véritable scie (3), n'a plus guère à offrir au contre-ténor qu'une éphémère beauté de graves. La déploration est inhibée, dirons-nous subie ; la supplique, scandée sans grande logique des mots avec des sforzandi incongrus, devient maniérée, voire chichiteuse dans l'aigu ; avant de s'échouer en queue de poisson.

Peut-être Max Emanuel Cencic - soumis comme tant d'éminences lyriques à la pression impitoyable de tournées éreintantes - accuse-t-il en ce jour un de ces coups de fatigue si humains, que nous nous empressons bien entendu de lui pardonner ? Nous ne pouvons absoudre, malheureusement, l'office (au sens fonctionnel) d'Europa Galante. Voici deux décennies, Fabio Biondi et sa phalange répandaient la furia et l'exaltation par le biais de Quattro Stagioni entrées d'emblée dans la légende. La donne n'est plus tout à fait la même, et nous l'avons déjà éprouvé, pour ce qui est de l'opéra, avec la Fede nei tradimenti d'Attilio Ariosti à Montpellier - à rebours, d'ailleurs, de ces chatoyants BajazetErcole sul Termodonte et autres Oracolo in Messenia de Vivaldi confiés au disque.

L'intérieur du Théâtre des Champs-Élysées - © Jacques Duffourg 2012
À l'exception, peut-être, de la belle Suite (à la française) du Rodrigo de Händel, et malgré une lecture toujours très probe et scrupuleuse, nulle page ne semble devoir échapper, de la part de ces techniciens accomplis, à l'ennui le plus immanent - en présence du chanteur, ou sans lui. Dans cet ordre d'idées, le Concerto pour viole d'amour et luth (Vivaldi, encore, toujours... éternellement), figé dans la grisaille et le surplace, représente une sorte de parangon. Rien ne saurait donc donner à ces grands artistes l'envie d'en découdre ? Si ! Une pièce, mise par chance au nombre des ajouts de dernière minute : ce "Mormorando" de Giovanni Porta (Costanza combattuta in amore), susurrement incomparable, tout entier à l'image de son titre, aussi éloquent qu'euphonique.

Pendant ces minutes sans prix, en sus des quelques autres déjà mentionnées, pour Europa comme pour Cencic, il n'est plus d'affèterie, de points de passage délicats, de compromis avec une technique rétive - ni surtout d'uniformité ou de mollesse. Un apex qui dit assez que la photographie d'un soir était trop sépia pour être fidèle, et que les kaléiodoscopes reviendront.


(1) Outre notre musique d'accueil actuelle (Rossini, Tancredi, La Fenice, 1813) : notre article consacré au Venetian Center of Baroque Music d'Olivier Lexa, ainsi qu'au livre de ce dernier L'Éveil du Baroque - et notre rétrospective annuelle 2012, illustrée grâce au génie des védustistes de la Cité lagunaire (Canaletto et consorts)...

(2) La brochure du projet global Venezia spécifie pourtant expressément "Max Emanuel Cencic est accompagné par l’ensemble Il Pomo d’Oro sous la direction de Riccardo Minasi, au studio comme en tournée" !

(3) La mélodie en est bel et bien de Geminiano Giacomelli (1692-1740), lequel n'eut du reste rien d'un Vénitien. Cependant, Vivaldi la reprit pour son pasticcio Bajazet, en changeant le sexe du personnage et donc les paroles (Sposa, son disprezzata). Dans l'une ou l'autre version, des Bartoli (DVD Sacrificium) ou des DiDonato (CD Drama Queens) l'ont récemment enregistrée, et de quelle suffocante manière !

  Paris, Théâtre des Champs Élysées, 15/02/2013 : Max Emanuel Cencic & Europa Galante.
Un concert en relation avec le CD Venezia publié chez Virgin Classics (lire ci-dessus).

‣ Œuvres instrumentales de : Antonio Brioschi, Antonio Vivaldi, Georg Friedrich Händel

‣ Œuvres vocales de : Alessandro Scarlatti, Antonio Vivaldi, Francesco Gasparini, Georg Friedrich Händel,
Giovanni Porta, Geminiano Giacomelli

‣ Max Emanuel Cencic, contre-ténor - Europa Galante, violon & direction : Fabio Biondi.

2 commentaires:

  1. Lamouché Jean-Luc19 février 2013 à 19:36

    Mon cher Jacques,
    Merci pour ton bilan en ce qui concerne ce qu'a pu nous proposer, ces derniers temps, ce grand contreténor d'origine croate - que nous aimons tous tellement ! -, Max Emanuel Cencic.
    Comme toi, je considère qu'il a des qualités assez comparables, tout en étant différent à certains égards vocalement, de notre cher Philippe Jaroussky.
    Je prends donc acte des deux points que tu soulignes ici : d'abord, ce qui t'es apparu comme un récital très décevant au TCE, en compagnie d'Europa Galante et de son chef Fabio Biondi. Ensuite, ce qui te semble tout de même beaucoup plus intéressant, avec le CD "Venezia - Operas Arias of the Serenissima", en compagnie d'un autre ensemble, placé sous la direction d'un chef différent.
    J'ai beaucoup apprécié ce que tu as dit sur les contraintes et les pressions subies par les artistes lyriques (et autres), soumis à des impératifs liés à des considérations de calendriers et de respect des engagements et des contrats prévus. Oui, nos enchanteurs - et nos enchanteresses - ne sont en fait, et nous devons l'admettre lorsque nous les trouvons moins bons que d'habitude, eux aussi que de simples êtres humains... !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour, cher Jean-Luc,

      Merci pour ton commentaire. Le fond, comme pour toute critique, n'est que mon strict avis personnel ! Non, ce concert ne m'a sûrement pas fait monter au septième ciel, comme attendu (et je ne suis pas seul à être de cet avis). Oui, Cencic et l'ensemble "greffé" (pourquoi ??) sur le Pomo d'Oro de Minasi sont d'excellents artistes, que d'admire grandement - ce soir précis, pourtant, la mayonnaise n'a pas pris.

      Je n'ai pas raffolé non plus du bouleversement de programme en seconde partie. Certes, le chanteur garde la main, mais en général quand changement il y a, cela est stipulé quelques semaines (jours ?) en amont. Ce qui permet d'insérer des errata dans les fascicules... que - pour mémoire - les gens achètent à l'entrée. Ici, ils en étaient quittes pour jeter cette documentation payante - et essayer de comprendre des annonces confuses, voire brouillonnes. Oserai-je ajouter que je trouve cela désinvolte ? Si différentiel trop important avec le contenu du CD (en vente à la sortie) il y avait, pourquoi ne pas s'en être aperçu... avant ??

      De ce disque en tant que tel, justement, je ne sais rien, car je ne l'ai pas en ma possession.
      Notre grand Max Emanuel nous doit vite une revanche, et le non moins grand Fabio, également. Maintenant, je confirme, la pression médiatique/commerciale intense de notre époque constitue une circonstance atténuante à prendre en compte : nos musiciens tant aimés ne sont pas des robots - mais des humains faillibles comme nous (d'aucuns ont tendance à le perdre de vue) !

      Merci encore, très belle journée et à bientôt.
      Jacques

      Supprimer