dimanche 27 octobre 2013

❛Concert❜ LES AGRÉMENS, Chœur de Namur, Guy VAN WAAS, Versailles • GRÉTRY, La Caravane du Caire... Fortes satisfactions, notables regrets.

André-Ernest-Modeste GRÉTRY (1741-1813) - Source non précisée
Inlassablement et pertinemment, le Palazzetto Bru Zane de VENISE et le Centre de Musique Baroque de VERSAILLES poursuivent leur grand œuvre de réhabilitation de pans entiers de répertoire français, en particulier lyriques ! Lorsqu'un millésime appelle une commémoration telle qu'un bicentenaire - celui d'André-Ernest-Modeste GRÉTRY (1741-1813) en l'occurrence (1) - il y a d'autant plus lieu de se réjouir... que des Grandes Journées Grétry récentes (2009) ont permis de replacer sur le devant de la scène au moins trois compositions de haute volée... À savoir, en plus de Zémir et Azor ou autre Richard Cœur de Lion (voire l'excellent Pierre le Grand), déjà diversement repérés : L'Amant jaloux, Céphale & Procris - et, surtout, Andromaque.

La Caravane du Caire est un opéra-ballet en trois actes, de veine comique, sur un livret de MOREL DE CHÉDEVILLE, postérieur aux trois précités, créé à FONTAINEBLEAU le 30 octobre 1783... il y a de cela pratiquement deux cent trente ans, jour pour jour. La chronique mentionne quel considérable succès artistique et financier sanctionna cette partition, que l'Académie de Musique fit jouer cinq cents fois pendant près d'un demi-siècle (jusqu'en 1829).

Discographiquement parlant, une gravure convoquant une distribution de haut vol avait marqué - cette fois pour le deux-cent-cinquantenaire de la naissance de GRÉTRY en 1991 - l'itinéraire d'un jeune chef "baroqueux"... du nom de Marc MINKOWSKI. Réédité en 2008, cet enregistrement présente la particularité d'associer déjà le CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR... et le label Ricercar, lequel sera à nouveau en charge de la  présente version VAN WAAS, prochainement commercialisée.

Cyrille DUBOIS, ténor - © d'après son site
Si l'idée même de l'opéra-ballet, genre léger, et ici d'inspiration exotique, ne peut que faire songer au sommet du genre que sont Les Indes Galantes (1735-1736) de Jean-Philippe RAMEAU, la conjonction du sujet et de la date renvoient d'évidence à un autre chef d'œuvre orientalisant, d'un peu plus d'un an antérieur, L'Enlèvement au Sérail (Die Entführung aus dem Serail, Vienne, 1782) de Wolfgang-Amadeus MOZART. La "démonstration" vidéo (par ailleurs convaincante) de Jérémie RHORER quant à la probable influence de L'Amant jaloux sur Le Nozze di Figaro est désormais connue : reste à savoir dans quelle mesure La Caravane du Caire a pu s'inspirer de L'Enlèvement, tant sont frappantes certaines similitudes ; en premier lieu le fameux Air de l'Esclave italienne, très démarqué du Marten aller Arten de Konstanze.

Quoi qu'il en soit, le parallèle entre les deux ne va guère au-delà de la forme... tant il est frappant que cette Caravane, qui se meut sensiblement en-deçà du GRÉTRY que nous aimons (celui du merveilleux Amant en particulier) ne peut entretenir que des rapports de ce type avec MOZART. Outre le remarquable Air déjà signalé, pyrotechnique et concertant,  deux très beaux autres pour ténor et pour basse, une ou deux Marches et autant de Chœurs du meilleur aloi, l'Ouverture pleine d'alacrité et de couleurs - enfin, un Ensemble avec chœur très réussi, le cumul étant d'une durée mesurée, l'ensemble peine quelque peu à "décoller".

Paradoxe, le séquençage des airs - très brefs à l'image de ceux d'une Andromaque par exemple - serait un atout pour le rebond et la variété, tandis que le nombre important de protagonistes (neuf... plus trois "petits rôles" !) ouvrirait les plus riches perspectives combinatoires, gages de renouvellement. Ce n'est pourtant pas le cas. Certainement en cause, le surplace harmonique ; cependant, on retrouve ce défaut à l'envi chez un CHERUBINI... malgré cela on ne s'ennuie pas une minute dans une Lodoïska (2) ! D'une marche à l'autre, d'un air à l'autre, la coupe rythmique paraît, elle aussi, répétitive : travers qui aurait pu être (légèrement) reproché au récent Thésée de GOSSEC... au cours duquel, pourtant, ne prévaut pas un instant de fatigue.

Tassis CHRISTOYANNIS, baryton - © non communiqué
Le moins satisfaisant, peut-être : une certaine banalité mélodique qui s'installe au long d'ariettes... oubliables. Conjugué à un canevas assez pauvre, où les personnages ne sont que des pantins - voire des caricatures - parfois placés dans des situations rocambolesques, cette faiblesse annihile toute caractérisation a minima et présente le risque, à l'usage, de devenir lassant.

Quant aux forces artistiques réunies autour de ce projet, elles dispensent pour leur part un large éventail de ressentis, s'étageant de l'enthousiasme le plus franc, à quelques regrets singuliers. Dans la première catégorie, outre LES AGRÉMENS et Guy VAN WAAS, souples, félins, roboratifs comme à l'accoutumée (3), et bien sûr un CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR digne de sa réputation, je range sans hésiter trois individualités vocales de premier plan, en mesure de dissiper, autant que faire se peut, quelque atonie aux aguets.

Chantal SANTON-JEFFERY, soprano - © VIMEO
D'abord - en charge du plus périlleux - Chantal SANTON-JEFFERY (Esclave italienne, ci-contre), phosphorescente, de grande sûreté technique et irrésistiblement drôle, apporte à l'auditoire un vertige bienvenu. À ses côtés, Tassis CHRISTOYANNIS (Florestan, ci-dessus) compense le minimalisme de son seul Acte III, par un aplomb incisif de seigneur et une variété de coloris tout à fait bluffante, confirmant ses hauts faits de Thésée et Andromaque. Enfin, l'excellent Cyrille DUBOIS (Saint-Phar, plus haut), caustique et bondissant, régale d'un matériau de ténor lyrique-léger extrêmement soyeux (4)... en toute logique destiné à la plus belle des carrières !

Reinoud VAN MECHELEN (Tamorin), splendide haute-contre remarquée d'Amadis en Indes Galantes, est l'auteur d'une bonne prestation ; néanmoins, son aisance coutumière semble avoir été corsetée par quelque environnement inhibant. Alain BUET (Husca) et Julien VÉRONÈSE (Le Pacha) sont eux aussi exempts de reproches... le second nommé ayant de surcroît de belles cordes de comédien à son arc. Les accessits sont donc loin d'être rares, et c'est tant mieux.

Toutefois, de par sa mission de défense du répertoire français, le Palazzetto Bru Zane - si régulièrement louangé en ces colonnes - ne peut plus s'exonérer d'un questionnement quant à l'idiome. En clair, quand ses superbes projets se construiront-ils autour d'équipes rompues à la prononciation de notre langue ? De Katia VELLETAZ (Zélime), de Jennifer BORGHI (Almaïde) ou de Caroline WEYNANTS (Esclave française), il m'a été impossible de comprendre plus d'un mot, à la rigueur deux ou trois, pendant tout l'opéra. Ce point regrettable ne semble pas conforme à l'ambition, à si juste titre élevée, d'une institution de référence.

Deuxième fâcherie, ces trois voix, bien que ténues, ne manquent pas de charme, mais sûrement de rondeur ou d'onction ; et c'est, là encore, dommage. WEYNANTS est sûrement la moins précautionneuse du lot : d'ailleurs, ses prestations avec le NAMUR et ALARCÓN m'ont constamment ravi ! Peut-être ce répertoire hexagonal lui sied-il moins. VELLETAZ en revanche, projette peu, manière volontiers et ne convainc pas toujours. Quant à la fidèle BORGHI - une bonne Médée dans Thésée -  elle dispose d'un matériau joli... mais dont l'acidité prononcée obère l'élégance du maintien.

Guy VAN WAAS, clarinettiste, organiste, chef d'orchestre - © Orchestre Philharmonique Royal de LIÈGE
Qu'en penser à l'arrivée ? À plusieurs reprises, je l'ai écrit, l'œuvre, vivante, parvient à séduire, à défaut d'enchanter. Malheureusement, des chutes de tension n'offrent à l'auditeur pas davantage de pérennité que l'iridescence d'une bulle de savon, dont les chromatismes s'évaporent dès son éclatement.

Sans doute un cast dépourvu de la moindre faiblesse aurait-il fourni le plaisir de revoir cette opinion à la hausse.



(1) Parmi les anniversaires de l'année 2013, outre Giuseppe VERDI, Richard WAGNER et donc A.-E.-M. GRÉTRY : citons Carlo GESUALDO, Paul HINDEMITH, Francis POULENC, Arcangelo CORELLI, Benjamin BRITTEN, Maurice OHANA...

(2) La mise en ligne sur ce site d'une chronique de l'enregistrement de Lodoïska par Jérémie RHORER (chez Ambroisie) est envisagée.

(3) Compte tenu de l'hégémonie des percussions dans La Caravane - les timbales sont pratiquement l'instrument principal ! - il convient de louanger sans réserve Kœn PLAETINCK, affairé quasiment en permanence. Non seulement timbalier d'une incroyable précision dynamique, il est encore employé au tambourin, à la caisse claire... avec le même brio.

(4) Difficile d'oublier la très haute qualité de l'Almaviva de ROSSINI (Il Barbiere di Siviglia), que Cyrille DUBOIS offrit presque au débotté, voici quelques mois au Théâtre des Champs-Élysées, en remplacement d'Antonino SIRAGUSA !


 VERSAILLES, Opéra Royal, 22 X 2013 :
La Caravane du Caire, opéra-ballet en trois actes d'André-Ernest-Modeste GRÉTRY (1783).

Katia VELLETAZ, Chantal SANTON-JEFFERY, Caroline WEYNANTS, Jennifer BORGHI, Cyrille DUBOIS,
Reinoud VAN MECHELEN, Julien VÉRONÈSE, Tassis CHRISTOYANNIS, Alain BUET
Julie CALBÈTE, Philippe FAVETTE, Anicet CASTEL.  

 CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR, LES AGRÉMENS. Direction : Guy VAN WAAS.

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