mardi 24 janvier 2012

❛Concert❜ Le Quatuor Baillot & Hélène Schmitt • Épreuve du feu parisienne pour de l'historiquement informé... riche de promesses.

Nantir d'un patronyme de compositeur la formation instrumentale que l'on crée, voilà qui revêt des atours programmatiques, surtout si l'on choisit de défendre la démarche historiquement informée. Sans nécessairement jouer (du moins dans un premier temps) les œuvres de celui dont on porte le nom, on revendique de facto une époque, une école et un style qui ont valeur de manifeste. C'est d'ailleurs - en matière de quatuor à cordes - le chemin qu'ont suivi les jeunes Cambini par exemple, déjà forts d'un répertoire servant, outre Cambini lui-même, des Boccherini, Jadin et autres Félicien David. Et c'est de toute évidence ce qui motive la toute récente fondation par Hélène Schmitt (ci-contre) et ses trois comparses (Xavier Julien-Laferrière, Reynier Guerrero, Jérôme Huille) du Quatuor Baillot, venu se présenter au public parisien lors d'une soirée organisée au Reid Hall (Université américaine de Columbia à Paris) dans le cadre de la saison de La Dive Note.

Pierre Baillot (1771-1842, portrait ci-contre), l'un de ces musiciens écartés depuis longtemps de l'ingrate mémoire hexagonale, joua un rôle non négligeable dans la vie musicale de son temps ; élève de Viotti, il fut comme son maître, et peut-être plus que compositeur, violoniste d'exception, ainsi que théoricien de son instrument. Un parcours croisant celui de Rodolphe Kreutzer, dans le sillage d'une mutation fortement virtuose des élites parisiennes que le Palazzetto Bru Zane a récemment illustrée par une manifestation dédiée à Versailles, Venise et Mantoue. Statut induisant une responsabilité élevée pour Hélène Schmitt, défricheuse dont le brio violinistique et l'exigence documentaire sont appréciés depuis longtemps des amateurs de musique "à l'ancienne". Dans l'attente d'une exploration probable d'un répertoire français certes moins couru - et sans doute pour se faire connaître plus aisément -, le Quatuor Baillot a jeté son dévolu d'un soir sur deux piliers du genre, Haydn et Mozart, représentés par des partitions de 1772 et 1785. Intelligemment, le plus rare Luigi Boccherini (1743-1805, portrait ci-dessous) a trouvé entre eux sa place, par l'entremise d'une pièce datée de 1799, c'est à dire au terme de son apogée madrilène.

Au sein d'une production considérable n'ayant d'égale que celle de ses Quintettes (à deux violoncelles), son quatrième Quatuor de l'opus 58 arbore une tonalité de si mineur, en phase autant avec le préromantisme d'un Baillot qu'avec le Sturm und Drang ayant influencé les deux Viennois. Les mélismes - inévitablement hispanisants - du Rondo allegro ma non presto gagnent dans la sensualité coutumière de Schmitt (prestement communiquée à ses partenaires) des teintes exotiques que rehaussent des instruments de haute facture aux résonances ambrées. De l'opus 20 de Josef Haydn, emblématique du courant Sturm und Drang précité, le troisième Quatuor en sol mineur est restitué avec autant de subtilité dans ses différents plans, que d'âpreté délétère dans ses couleurs. Louons à cet égard, là encore, le premier violon dont les aigus coupants comme des couteaux - en dépit de quelques écarts de justesse - donnent à entendre la marge qui peut exister entre la musique de chambre de haut niveau... et celle dite de salon.

Enfin, bien qu'en tonalité majeure, le KV 464 de Mozart, cinquième de l'illustre série dédiée à Haydn, ne dépare pas en si mélancolique compagnie. Œuvre plus cérébrale que sensible peut-être, d'une perfection d'écriture sidérante (à l'instar du cycle auquel elle appartient), elle ne dédaigne pourtant pas les épanchements ; surtout au cours d'un Andante à variations dont les détours ambigus n'attendent que la luminescence de grands archets. C'est le cas ici, Jérôme Huille en particulier exacerbant jusqu'au malaise les obsédants tambourinements de l'ultime séquence. Rendez-vous est ainsi pris pour la prochaine démonstration : le plus rapidement sera le mieux.

‣ Pièce à l'écoute en bas de page : Mozart, Quatuor en la majeur KV 464, III. Andante. The Salomon Quartet (sur instruments originaux, Hyperion 1991).
 Reid Hall - Columbia University in Paris, samedi 14 janvier 2012 -
Le Quatuor Baillot : Hélène Schmitt & Xavier Julien-Laferrière, violons ;
Reynier Guerrero, alto ; Jérôme Huille, violoncelle.
 Joseph Haydn (1732-1809) : Quatuor en sol mineur, opus 20 n° 3 (1772) -
Lugi Boccherini (1743-1805) : Quatrième quatuor en si mineur, opus 58 (1799) -
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Quatuor en la majeur, KV 464, cinquième "dédié à Haydn" (1785).

 À consulter avec profit, le site du Quatuor Baillot.

 Crédits iconographiques -  Hélène Schmitt, © Guy Vivien - Pierre Baillot en 1829,
par Jean-Auguste-Dominique Ingres - Luigi Boccherini jouant du violoncelle, c. 1765, Anonyme.




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