dimanche 31 juillet 2016

L'heure viendra-t-elle ? APPOGGIATURE pourrait un jour sortir de son long sommeil...


Après trois ans révolus d'un silence non souhaité, Appoggiature pourrait envisager une reprise de ses publications.

Celles-ci, espérées peut-être pour le courant de 2017, seraient plus espacées qu'autrefois.

La formule s'en trouverait modifiée :

* sur le fond : la revue à plusieurs contributeurs - il y en eut trois, quatre à l'occasion - laisserait la place au classique blog personnel, n'engageant que mes propres opinions, alimenté de manière plus informelle (pas de cadrage forcément strict par rapport à l'actualité du disque et du spectacle).

* sur la forme : la maquette et l'iconographie viennent juste d'être retravaillées - notablement allégées et ventilées - tout en conservant l'essentiel de la marque chromatique et typographique. Si les illustrations sonores des disques critiqués ont hélas dû être supprimées, un petit accueil musical a été rétabli.

Tous les textes publiés depuis l'origine demeurent bien sûr accessibles, cela quel que soit leur auteur. Les articles des signataires passés font mention expresse de leur nom : Étienne Müller, Stéphane Houssier ou Hervé Oléon.

Il me faudra néanmoins du temps, beaucoup de temps, pour que toutes les publications soient "nettoyées", c'est-à-dire débarrassées de liens morts ou de mentions obsolètes.

Que votre intérêt soit ici remercié... qui sait ? "à un de ces jours" !

 Jacques Duffourg-Müller, fondateur

samedi 25 janvier 2014

❛Repère❜ Meilleurs vœux 2014 à toutes et tous ! • Appoggiature ne vous oublie pas...


APPOGGIATURE observe une pause - à l'évidence de longue durée - depuis le début du mois de décembre 2013. Sa "dernière" chronique à avoir été publiée, ci-dessous, est celle des DANAÏDES d'Antonio SALIERI, à VERSAILLES, le 27 novembre.

J'y ai alors entendu en version de concert (et ai rendu compte avec le plus grand enthousiasme) une réalisation d'un niveau tout à fait superlatif.

Elle était due aux bons soins et aux grands talents de toutes les équipes et artistes impliqués : PALAZZETTO BRU ZANE, CENTRE DE MUSIQUE BAROQUE & OPÉRA ROYAL DE VERSAILLES, CHÂTEAU DE VERSAILLES SPECTACLES, PAGES & CHANTRES DE VERSAILLES, LES AGRÉMENS & GUY VAN WAAS, SOLISTES & CHORISTES...

Voilà, reconnaissons-le, une belle manière de tirer (provisoirement ?) son chapeau, et de tourner une page dans la vie personnelle d'un chroniqueur indépendant. Ainsi va le microcosme dénommé "blogosphère".

Aujourd'hui, certains articles parmi les plus anciens peuvent souffrir de "liens morts", de "vidéos fantômes" ; quelques clichés ou vignettes ont disparu de leur côté dans les imprévisibles limbes de la cybernétique. Mais je n'ai pour le moment pas le moyen d'y porter remède. Acceptez toutes mes excuses pour ces désagréments de pagination et de lecture.

Philip GLASS, Robert WILSON : EINSTEIN ON THE BEACH, 1° scène du Jugement - © Théâtre du Châtelet 2014
Je présente à tous mes fidèles lectrices et lecteurs mes meilleurs vœux pour le millésime tout neuf qui s'ouvre. Vœux musicaux et lyriques, s'il en fut... que je leur propose d'illustrer ci-dessus  par une scène de l'une des plus grandioses productions d'opéra parisiennes de ces dernières décennies - sans exagération aucune de ma part !

APPOGGIATURE aurait aimé se voir offrir l'opportunité de rendre compte de ce bouleversant EINSTEIN ON THE BEACH, de Philip GLASS et Robert WILSON. Je l'avais fait, avec tout mon cœur, au sujet d'une autre pépite de la musique "maximaliste", NIXON IN CHINA de John ADAMS ! Ou bien du chef d'œuvre de l'opéra américain du XX° siècle, STREET SCENE de Kurt WEILL.

Chers mélomanes internautes... et chers musiciens, éditeurs... intermédiaires de presse ou attachés de communication, vous professionnels sans qui rien n'aurait vu le jour : APPOGGIATURE ne vous oublie pas.

Ce n'est qu'un au revoir...
MANTET, Roussillon (Pyrénées Orientales), FRANCE  - © Jacques DUFFOURG-MÜLLER

mardi 3 décembre 2013

❛Concert❜ Les Danaïdes, Christophe ROUSSET, Les Chantres & les Talens Lyriques • À la mémoire de SALIERI, contribution de salut public à l'Opéra de VERSAILLES !

Antonio SALIERI, par Joseph Willibrod MÄHLER
Pour les mélomanes de ma génération, le nom seul d'Antonio SALIERI (1750-1825) renvoie imparablement au film-culte (d'ailleurs superbe) de Milos FORMAN (1984)Amadeus, lui-même adapté de la pièce de Peter SCHÄFFER. Postérité peu flatteuse, puisque son parti-pris assez romanesque consistait à reconsidérer la vie de MOZART, sous l'œil très hypothétique d'un SALIERI envieux... parce que nécessairement médiocre.

Évidemment, rien de très plausible - et encore moins de scientifique - là-dedans ! En revanche, un postulat déroulé avec suffisamment d'habileté, pour affubler le compositeur d'une véritable peau d'âne, que même des tentatives aussi brillantes que la reprise de l'Europa riconosciuta par Riccardo MUTI à la Scala de Milan en 2004 n'ont pas réussi à conjurer. Une friche idéale, pour un découvreur de la trempe d'un Christophe ROUSSET, chacun connaissant son goût pour les raretés, qu'elles soient de SALIERI lui-même (La Grotta di Trofonio), napolitaines (Armida abbandonata)... ou françaises, le "cas Médée" en étant le meilleur exemple.

Le legs de SALIERI que Christophe ROUSSET et "ses" TALENS LYRIQUES (notre ensemble de l'année 2012) viennent d'empoigner appartient à cette seconde école. Les Danaïdes, c'est une tragédie lyrique créée à l'Académie Royale de Musique de Paris le 26 avril 1784, sur un livret de LEBLANC du ROULLET et de TSCHUDI. Au départ, on choisit Christoph Willibald GLUCK pour mettre en musique cette tragédie d'origine mythologique : l'auteur d'Iphigénie en Tauride, au surplus, avait déjà traité ce sujet, sous forme d'opera seria, quelque quarante années plus tôt (Ipermnestra, Venise, 1744). Pourtant, GLUCK, las et âgé, laisse son élève SALIERI travailler en son nom... et ne révèle la véritable paternité que lorsque le succès de la pièce est acquis.

Katia VELLETAZ, Judith VAN WANROIJ, Tassis CHRISTOYANNIS, Philippe TALBOT,
les TALENS LYRIQUES , les CHANTRES du CMBV - © Jacques DUFFOURG
Né à LEGNANO (province de VÉRONE), le jeune Italien, chaperonné par GASSMANN, dirigeait la musique de l'Empereur, à VIENNE, depuis déjà dix ans. C'était ce qu'on appelle un enfant de la balle, déjà auteur de vingt opéras de genres divers dans sa propre langue. À l'instar d'un Johann Christian BACH cinq ans plus tôt avec son captivant Amadis, SALIERI venait chercher à PARIS une consécration supplémentaire : celle de la capitale et de l'institution les plus en vue pour guigner une gloire lyrique européenne. Quitte à devoir composer dans un style hautement codifié et exigeant, et un idiome nouveau pour lui - ce qu'avaient déjà entrepris ses "compatriotes" (1) Niccolò PICCINNI et Antonio SACCHINI, dont les Didon et Renaud respectifs venaient d'être produits l'année précédente.

Judith VAN WANROIJ - © non précisé
L'assimilation par le compositeur de l'essence même de la tragédie lyrique nationale, telle qu'en vogue dans ces derniers flamboiements de l'Ancien Régime, est tout bonnement stupéfiante. De la découpe classique en cinq actes - qui perdurera jusqu'à Pelléas et Mélisande, au XX° siècle ! - à la prosodie minutieuse et calibrée, de l'écriture chorale grandiose au respect strict des typologies (2) : Antonio SALIERI compose d'emblée, littéralement, plus français que français. À la première écoute, c'est en toute logique l'ombre tutélaire de GLUCK qui se fait le plus sentir. Le GLUCK d'Alceste en particulier ! Même ampleur du propos aux accents volontiers sacraux, même maestria dans la couleur insrumentale, mêmes attendus (de technique comme de charisme) quant au magnifique rôle principal - ici, Hypermnestre.

Pourtant, si l'élève, à mon sens, égale le maître, il ne se contente pas de décalquer le génie de ce dernier de manière assez servile. Les temps sont fort mobiles, et - déjà ! - le grand réformateur venu de Bohême appartient au passé. Fin 1779, le fiasco de son Echo et Narcisse a fait rapidement litière du triomphe de son Iphigénie, l'amenant à quitter (temporairement) la France. Comme avant lui GRÉTRY avec Andromaque (1780), SALIERI perçoit bien le sens du vent, désormais plus orienté vers la forme courte et, paradoxalement, la place accrue offerte aux sentiments les plus intimes. C'est ce à quoi les trois principaux protagonistes (la Danaïde rebelle Hypermnestre, son père tyrannique Danaüs et son amant éploré Lyncée) s'emploient sans ménagement. Frémissement pré-romantique, en quelque sorte ?

Tassis CHRISTOYANNIS - © non précisé
Les maîtres mots concernant le matériau de SALIERI sont l'économie de moyens et la concision. Au sens bien sûr de comble de l'art - et non d'indigence, comme le croient encore les esprits mal informés ! Les cinq actes ne durent pas plus de deux heures quinze ; les airs ou duos, très tendus, sont incroyablement courts (et d'autant plus saisissants) ; les récits qui les enchâssent, admirablement scandés, vont droit à l'essentiel. Il n'est pas jusqu'aux didascalies théâtrales qui ne visent à l'épure, seul l'exceptionnel final "gore" (3) s'autorisant quelque machinerie ou toile peinte à grand effet.

Le sommet de la concentration est atteint à la fin de l'acte IV, où le massacre de leurs quarante-neuf époux par les Danaïdes est génialement restitué en fort peu de mesures. Ce sont, au chœur, autant de plaintes et de cris. L'orchestration, incroyablement subtile, recourt de façon très moderne aux cuivres (deux trompettes, deux cors, trois trombones), dont l'usage bien plus coloriste que martial annonce rien moins que BEETHOVEN (4). Le tout début de l'ouverture distille - très brièvement, toujours - un clair-obscur admirable, lui aussi très "romantisant," dont saura se souvenir un CATEL, dans sa Sémiramis de 1802.

La représentation des Danaïdes à l'Académie Royale
Le clair-obscur, voilà le sésame et le fil rouge dont se pare la direction de Christophe ROUSSET (notre chef de l'année 2012, photo plus bas). En charge d'une tragédie peu avare en homicides - simultanés ! - au long de laquelle SALIERI a dosé ses coups les plus forts avec une parcimonie de stratège, le chef des TALENS LYRIQUES mène le drame de bout en bout avec une estomaquante souplesse. Le trait sinueux mais précis, au fusain, n'est jamais grossi, au point qu'au détour de quelque accélération furtive, ou d'une imperceptible poussée dynamique, pointe même une relative alacrité. Ce détachement d'artiste au faîte de ses moyens n'est-il qu'un atour offert à la pudeur... à moins qu'il ne représente cette sprezzatura chère aux Transalpins ?

Philippe TALBOT - © non précisé
Je ne reviendrai pas sur les qualités d'un ensemble "baroque" parmi les tout meilleurs, déjà souvent louangé en ces colonnes, de Tragédiennes en Amadis ou de Miniatures tragiques en Médée... À l'image de son mentor, il est, pareillement, à son sommet. Avec ce quelque chose qui fait toute la différence entre une "simple" habitude du haut niveau, et cette vérité de l'instant qui trahit la remise en question et la prise de risque permanents.

Habitué, en sa compagnie, aux soieries raffinées du CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR, je ne peux que me régaler des luxueuses tentures que tissent ce soir LES CHANTRES DU CMBV façonnés par Olivier SCHNEEBELI (photo tout en bas). Dans un ouvrage où ils sont souvent sollicités - si ce n'est mis à rude épreuve - les virtuoses choristes versaillais, clairs et incisifs, théâtraux au possible, sont les auteurs d'un véritable sans-faute.

Mémorable encore, la qualité élevée du chant soliste. Souvent remarqué, toujours apprécié en pareil répertoire, Tassis CHRISTOYANNIS (photo plus haut) trouve en Danaüs un habit à sa mesure : royal. L'aplomb, considérable, servi par une diction impeccable et une splendide projection, n'empêche pas les nuances, dans le souci de conserver un infime reste d'humanité au souverain criminel.

Ébauche-croquis pour le décor de l'Acte III des Danaïdes, lors des sessions dirigées par Gaspare SPONTINI
La partie de sa fille Hypermnestre dévoile un archétype de personnage écartelé entre la passion et le devoir, auquel SALIERI prête une profondeur de sentiment merveilleuse... rien d'étonnant à ce qu'une Montserrat CABALLÉ l'ait chanté. Judith VAN WANROIJ (photo plus haut) s'en empare et le fait sien avec l'abandon émouvant d'une Brünnhilde en puissance (5). Dans un français correct, les inflexions sont infinies, ponctuées de poignants spasmes de révolte, rehaussées par un timbre fascinant et une tenue irréprochable. Pas de doute, voici Judith Triomphante !

Ch. ROUSSET - © L. ROMAN, Radio France
Pas moins de plaisir du côté de Lyncée, rôle détonant. Caractère inexistant, passif voire geignard, il ne se rebelle, poussé dans ses retranchements, qu'à la toute fin de l'opéra ; et ce n'est même pas lui, mais Pélagus, qui tue Danaüs. En dépit (ou à cause) de cela, son lustre vocal est sans doute parmi ceux des plus beaux ténors "à la française" ; Philippe TALBOT (photo ci-dessus) lui prête expressivité, moelleux et aigus éclatants, ce qu'atteste un curriculum vitæ où le bel canto occupe une place de choix. Luxe suprême, sa diction est simplement parfaite.

De notables progrès, en ce domaine, attendent encore Katia VELLETAZ (Plancippe, sœur d'Hypermnestre). Cependant, la voix est fraîche, et la courte prestation tout à fait charmante. Plus brèves encore, les quelques répliques de Pélagus et des trois officiers trouvent en Thomas DOLIÉ un jeune baryton prometteur, au tranchant idéal.

Olivier SCHNEEBELI - © non précisé
Que Les Danaïdes soient à considérer comme un chef d'œuvre, à chacun de se faire son idée, en vertu de ses penchants et exigences propres. Nul ne peut nier, en revanche, que la hauteur de vue, l'intelligence de la construction, la sobre efficacité de l'écriture, la modernité de l'orchestre... marquent une date dans l'évolution du drame français, de la Tragédie Lyrique au Grand Opéra.

De ce dernier, on y trouve de nombreuses prémices, et aucun de ses excès. Une fois de plus, c'est un expatrié, un "Italien à PARIS", ostensiblement doué et intuitif, qui trace le chemin : la voie est ouverte pour les SPONTINI, CHERUBINI - et même ROSSINI.

La malédiction d'Amadeus est-elle enfin levée ?




(1) "Compatriotes" est une simplification... Ne perdons pas de vue que l'unité italienne date de 1860...
"Par ailleurs, le legs opératique hexagonal ou dérivé, c'est au moins pour moitié, celui de la plus parlante des acculturations. Non seulement celle de ces Italiens à PARIS, nombreux, talentueux et féconds, dont la lignée s'ouvre avec LULLY soi-même et, passant par CHERUBINI, se poursuit jusqu'à ALFANO ! Mais aussi celle de tous ces étrangers venus de la Province de LIÈGE (GRÉTRY), de Bohême (GLUCK, et bien plus tard MARTINŮ), Saxe (J.-C. BACH), Prusse (MEYERBEER), Rhénanie (OFFENBACH), Wurtemberg (RIGEL), Espagne (ARRIAGA)"... (extrait de notre compte-rendu du disque "Tragédiennes III" dues aux mêmes TALENS) Les deux autres opéras français d'Antonio SALIERI sont : Les Horaces (d'après CORNEILLE, 1786), un échec - et Tarare (d'après BEAUMARCHAIS, 1787), un succès tel... qu'une postérité italianisante, connue sous le nom d'Axur re d'Ormus, lui fut offerte dès l'année suivante !

(2) Ainsi se retrouvent sur scène, comme dans d'autres tragédies lyriques contemporaines : Hypermnestre, un rôle féminin de premier plan (qui sera chanté plus tard par la fameuse BRANCHU) qu'on qualifierait aujourd'hui de soprano pour ainsi dire dramatique ; Danaüs, un rôle tout aussi important de baryton, très tendu ; et Lyncée, un véritable ténor à la française - issu bien entendu de la haute-contre - à l'émission claire, souple... et à l'aigu éclatant.

(3)  Ce final, d'une densité musicale phénoménale, annonce le cataclysme conclusif de la Salome de Richard STRAUSS, de cent vingt-et-un ans ultérieure ! Il s'appuie sur des indications scéniques grandiloquentes, à grand renfort de clichés infernaux : Danaüs aux entrailles arrachées par un vautour, Danaïdes poursuivies par des furies, ou dévorées par des serpents - le tout sous une pluie de feu et devant un Tartare roulant des flots de sang.

(4) Par exemple, le premier Concerto pour pianoforte, qui n'a finalement été écrit qu'onze ans plus tard. Antonio SALIERI enseigna d'ailleurs à Ludwig VAN BEETHOVEN ; comme à Franz SCHUBERT, Franz LISZT, Ignaz MOSCHELES, Carl CZERNY, etc...

(5) Clairement, il y a du Wotan dans Danaüs, le châtiment appelé sur la fille aimée mais désobéissante, Hypermnestre, portant déjà des accents de la Walkyrie. Et comme l'a relevé Jacques BONNAURE, certaines répliques-clés feront florès dans des situations comparables de futurs opéras français : "Il va venir" (La Juive) ou "Il faut nous séparer" (Werther) !


 VERSAILLES, Opéra Royal, 27 XI 2013 :
Les Danaïdes, tragédie lyrique en cinq actes d'Antonio SALIERI,
sur un livret de LEBLANC du ROULLET et TSCHUDI, d'après RANIERI de' CALZABIGI (1784).

‣ Tassis CHRISTOYANNIS, Judith VAN WANROIJ, Philippe TALBOT, Katia VELLETAZ,
Thomas DOLIÉ, Les CHANTRES du CENTRE de MUSIQUE BAROQUE de VERSAILLES
(direction : Olivier SCHNEEBELI), LES TALENS LYQUES. Direction musicale : Christophe ROUSSET.

Cette série de concerts (VIENNE, VERSAILLES, METZ) fera l'objet d'un enregistrement discographique.

samedi 9 novembre 2013

❛Livre❜ Actes Sud - Classica • À la découverte de Jules MASSENET (1842-1912) avec Jacques BONNAURE...

Un livre Actes Sud - Classica pouvant être acheté ICI
Si Jules MASSENET peut sans nul doute être considéré comme l’un des « mal aimés » de la musique française – nul n’est prophète en son pays, adage d’autant plus vérifiable en France ! – force est de constater que, pour autant, il a d’ores et déjà fait l’objet de multiples ouvrages biographiques.

Citons d’abord le volumineux Massenet, l’homme, le musicien (1908) de Louis SCHNEIDER et Mes souvenirs (1912), supposée autobiographie qui n’est en réalité qu’un recueil d’entretiens effectués par le journaliste Gérard BAUER, et n’a par conséquent rien d’autographe. Ces deux publications ont en commun d’avoir été éditées du vivant du compositeur. La première a notamment le mérite, en dépit de quelques approximations, de constituer une précieuse base de données, en abordant synthétiquement les œuvres majeures de MASSENET, le tout accompagné d’une très riche iconographie.

La seconde laisse davantage perplexe quant à la fidélité des récits retranscrits. On peut par exemple s’étonner lorsque MASSENET, évoquant à de nombreuses reprises ses trois petits enfants, Marie-Magdeleine, Olivier et Pierre BESSAND, à qui il dédie ses témoignages, s’adresse à eux en employant la formule itérative « mes chers petits enfants », quelque peu surfaite et infantilisante si l’on considère le fait que les deux aînés avaient déjà respectivement vingt-trois et vingt-et-un ans…

Je ne détaillerai pas les nombreuses erreurs contenues par ailleurs dans cet ouvrage, erreurs fort heureusement corrigées par Gérard CONDÉ dans la réédition annotée de 1992. Il est d’ailleurs surprenant que MASSENET lui-même n’ait pas demandé de rectifications en amont, ou même en aval de ces parutions… Peut-être faut-il mettre cette négligence sur le compte de son état de santé déjà bien dégradé à l’époque, néanmoins associé à une « hyperactivité » artistique, les deux ne lui laissant guère le loisir de se pencher sur ce genre de « détails ».

Puis vinrent les biographies rédigées par René BRANCOUR en 1922, et Alfred BRUNEAU, disciple du compositeur, en 1935. Là encore, quelques déceptions. BRANCOUR commet plusieurs erreurs biographiques, chronologiques et musicologiques (1). Quant à BRUNEAU, ayant été l’élève du maître, on l’aurait souhaité plus pointu dans ses descriptions.

Livre pouvant être acheté ICI
Il aura donc fallu attendre les travaux de Pierre BESSAND-MASSENET, petit-fils du compositeur, et de son arrière-petite-fille adoptive (2), Anne BESSAND-MASSENET pour être assuré de la solidité des références qu’ils ont fournies dans leurs ouvrages respectifs, Massenet (1979) et Jules Massenet en toutes lettres (2001, ci-contre). Ce dernier doit d’ailleurs faire prochainement l’objet d’une réédition bilingue par l’intermédiaire d’un éditeur américain. On retrouve dans ces deux productions la rigueur de l’historien et celle de l’iconographe, tous deux passionnés et fermement disposés à promouvoir l’œuvre de leur aïeul. N’oublions pas non plus de citer les travaux de recherche, très détaillés, de Jean-Christophe BRANGER, professeur à l’Université de Saint-Etienne.

Lorsqu’en novembre 2011 - centenaire de la disparition approchant - Jacques BONNAURE (photographie plus bas) (3) publie à son tour chez Actes Sud, collection Classica, une biographie intitulée « Massenet », le défi s’avère d’emblée délicat. Il s’agit en effet de ne pas retomber dans les mêmes erreurs que les ouvrages précurseurs, ni dans le piège du pastiche. De surcroît, la difficulté pouvait également résider dans le fait de chercher à vulgariser la thématique sans pour autant la survoler, autrement dit, comment synthétiser en cent quarante pages un champ aussi vaste que la vie et l’œuvre de Jules MASSENET, sans risquer d’en omettre les points les plus importants. Et force est de constater que Jacques BONNAURE esquive avec une certaine habileté ces différents écueils. Certes, il subsiste dans son écrit quelques approximations, tout du moins quelques raccourcis, qui n’altèrent cependant que très faiblement la valeur du récit (4).

Jules MASSENET vers la fin de sa vie, à Égreville
Jacques BONNAURE a particulièrement bien cerné et retranscrit la posture intermédiaire de l’œuvre de MASSENET dans la musique française, entre une Ecole post-romantique à son crépuscule et la modernité émergente de l’impressionnisme et du symbolisme, à l’orée – à quelques années près – des Années Folles. Vue sous cet angle, oui, la musique de Jules MASSENET est bien, au sens strict, une musique « fin de siècle », une forme de transition entre deux époques. Faisant le parallèle avec la longévité de SAINT-SAËNS, l’auteur précise très justement que « MASSENET, qui n’a vécu que soixante-dix ans, est tout de même né avec Nabucco et mort avec Pierrot lunaire, en pleine explosion du cubisme » (p. 14).

Il souligne également qu’à ce titre, l’œuvre de MASSENET, si elle peut paraître suspecte, l’est essentiellement parce qu’on y « trouve un peu de tout ». MASSENET est, ne l’oublions pas, un homme de l’expérimentation stylistique (5). Et ce qui a pu vivement agacer ses contemporains comme ses détracteurs actuels, c’est ce polymorphisme musical, doublé du fait qu’avec des systèmes harmoniques et des thématiques lyriques simples, sans artifices, ses compositions émeuvent.

Pour revenir plus précisément au travail de Jacques BONNAURE, il me faut souligner la très belle qualité d’écriture, à la fois stylée et fluide, qui fait que cette biographie se lit quasiment comme un roman. J’ai particulièrement apprécié les intitulés des différents chapitres, présentés sous forme de petites sentences énigmatiques, pour certaines pleines d’humour (le premier chapitre par exemple « Où il sera question de marteaux et de faucilles plus que d’opéra… » ou le cinquième, « Qui prouve que tous les sphinx étonnants ne sont pas en Égypte, mais l’on en rencontrait aussi à Amiens »…). C’est au gré de ces différents points d’étapes que l’auteur déroule habilement la carrière et la production de Jules MASSENET, s’arrêtant sur ses principales compositions pour les décrire succinctement.

Jacques BONNAURE - © non précisé
Les annexes qui sont rattachées à cette biographie sont fort utiles. Une chronologie permet d’avoir un aperçu rapide des points clés de la vie du compositeur et de son œuvre. La biographie sélective renvoie évidemment aux ouvrages mentionnés en introduction de cet article, sans oublier d’indiquer quelques références internet intéressantes. Pour précision, le site de l’Association Massenet Internationale est actuellement en refonte, d’où son accessibilité limitée, qui n’a d’autre raison que fonctionnelle, non par prosélytisme. La discographie sélective fournit les principales orientations possibles, aussi bien pour l’œuvre instrumentale que pour l’œuvre lyrique et mélodique de MASSENET.

En conclusion, la biographie écrite par Jacques BONNAURE s’avère globalement bien référencée, remarquablement rédigée, et elle constitue indiscutablement un support de vulgarisation efficace afin de se familiariser avec la vie et l’œuvre de Jules MASSENET. Mon seul regret de lecteur et de « Massenet-phile » impénitent est que ce livre ne laisse pas davantage transparaître, au-delà du musicien lui-même, l’homme, dans son intimité familiale, sa psychologie, son humour également… autant d’aspects qui ont eu une indiscutable influence sur son œuvre et qui fournissent, lorsqu’on les connaît, de nombreuses clés de lecture.

S’intéresser, par exemple, à la relation de MASSENET avec les femmes, à sa transposition dans ses opéras, sans détailler davantage le véritable calvaire matrimonial qu’il vécut pendant près de quarante-cinq ans, me paraît un peu décevant. A partir de là, on comprend que de nombreuses héroïnes de ses opéras (Grisélidis, Thérèse, Charlotte…), femmes de devoir, sont véritablement l’antithèse de l’épouse du compositeur… Mais là encore, je ne blâme nullement l’auteur, sans aucun doute contraint par le cahier des charges de l’éditeur à limiter le volume de sa production.

Quoiqu’il en soit, cette biographie de Jacques BONNAURE est une très honorable entrée en matière pour qui veut découvrir Jules MASSENET.



(1) L’exemple le plus aberrant tient aux deux premières phrases du livre : « Jules-Emile-Frédéric MASSENET naquit le 12 mai 1842 à Montaud, non loin de Saint-Etienne. Il fut le dernier des vingt et un enfants d’un ancien officier qui avait servi le premier empire… »… Pauvre madame MASSENET mère ! Tempérons les choses en précisant que Jules MASSENET était le douzième enfant de son père, plus précisément le quatrième et dernier d’un second mariage ! Cette erreur fut d’ailleurs commise du vivant même du compositeur. Anne MASSENET m’a montré un petit document autographe qu’elle conserve, sur lequel est écrit entre guillemets « 21 enfants », suivi des signes « +++++++++++++ » !

(2) Pour autant Anne BESSAND-MASSENET est bien issue de la famille du compositeur. Elle est l’arrière-petite-fille de son demi-frère Camille. Pierre BESSAND-MASSENET, sans descendance, l’adopta à l’âge adulte.

(3) Jacques BONNAURE est professeur agrégé de lettres et critique musical pour La Lettre du musicien, Opéra Magazine et Classica. Il est également l’auteur d’une biographie consacrée à Camille SAINT-SAËNS parue chez Actes Sud en 2010. Il est en outre membre de l’Association Massenet Internationale.

(4) Le père de Jules MASSENET ne fut pas auditeur libre à l’École des Mines, mais à Polytechnique, en 1804 (p. 19). Il avait été, antérieurement, élève à l’École des Mines de Saxe et étudiant à l’Université de Strasbourg. Lorsque l’auteur évoque également le fait que chez les MASSENET, dans les années 1848, « on économise sur les chandelles » (p. 23), il faut somme toute relativiser la chose… Quand il qualifie le jeune MASSENET de « garçon sérieux », là encore, nuançons… L’adolescent qu’était MASSENET était sérieux du point de vue de l’étude, mais tout de même assez turbulent, ce qui lui valut par exemple de se faire ramener chez sa sœur par la maréchaussée après quelques désordres intempestifs causés par ses camarades et lui dans les rues de Montmartre…

De la « Suite pour Orchestre n° 1 », créée sous la direction de Jules PASDELOUP en 1867, on ne saurait dire catégoriquement qu’elle recueillit unanimement des suffrages favorables. Certes le public, spontanément, approuva, mais la critique journalistique fut assez acerbe. Concernant la mort de Georges BIZET (p. 55), selon l’étude très bien documentée du Pr Richard TREVES (2001), il est vraisemblable qu’elle soit due à des complications cardiaques du rhumatisme articulaire aigu dont souffrait le compositeur depuis l’âge de vingt-et-un ans, suite à des angines itératives et mal soignées, et non à une rupture d’anévrisme ou aux complications d’une pneumonie, ainsi que l’ont avancé d’autres auteurs.

Le rôle de Chimène, dans Le Cid, n’est nullement conçu pour une voix de mezzo-soprano, ainsi que l’affirme l’auteur (p. 81). Il suffit, pour s’en convaincre, d’analyser l’étendue vocale et surtout la tessiture du rôle, véritablement conçu pour soprano dramatique, et faire un rapide bilan des autres rôles chantés par sa créatrice, Fidès DEVRIES, pour s’apercevoir qu’elle n’avait pas à proprement parler une voix de mezzo-soprano : Marguerite dans Faust, Ophélie dans Hamlet, Agathe dans le Freischütz, Eudoxie dans La Juive, Elvira dans Don Giovanni… Semblablement, considérer le rôle de Charlotte, dans Werther, comme un soprano dramatique (p. 88), peut être sujet à débat… Lucy ARBELL, citée en qualité de fille du philanthrope Richard WALLACE (p. 139), est en réalité sa petite-fille. Le créateur du rôle d’André dans Thérèse, à Monte-Carlo, en 1907, fut Hector DUFRANNE, et non Henri ALBERS (p. 141). Ce dernier reprit effectivement le rôle à Paris en 1911, DUFRANNE étant alors en troupe à Chicago.

(5) On peut dire de MASSENET qu’il a oscillé entre post-romantisme à la française, tentations wagnériennes et naturalisme. Il est le compositeur de la multiplicité des thématiques (Antiquité gréco-romaine, XVIIIe siècle, Moyen-Age, mythologie persane et hindoue, références bibliques…), du grandiloquent et aussi de l’intime, mais encore le partisan d’une instrumentation inventive (il réintroduit des instruments antiques dans Thaïs, fait fabriquer des fac-similés de trompettes médiévales pour Le Cid, remet le clavecin au goût du jour dans Thérèse, sans oublier l’intervention spectaculaire de dix darbourkas dans Cléopâtre).

vendredi 1 novembre 2013

❛Disque & Concert❜ Henri TOMASI (1901-1971) en majesté auprès du label Indésens • Éric AUBIER, Fabrice MILLISCHER, "Rentrée solaire"... ou "Sound the trumpet" !

Un disque Indésens pouvant être acheté ICI
Constater que les œuvres d'Henri TOMASI (1901-1971) ne sont pas légion dans les  programmes de concerts... relève de l'évidence. Je me rappelle la courageuse initiative d'une dynamique directrice de théâtre marseillaise, Renée AUPHAN, ville natale du musicien !

Au cours  d'une surprenante saison lyrique (en 2001), consacrée à l'Orient et ses mille et un sortilèges, elle avait osé un pari risqué : redonner sa chance à L'Atlandide, un des opéras de TOMASI... jamais représenté ailleurs. Quel théâtre, maintenant, remettra à l'honneur  Don Juan de Manara ?

Sa vie durant, ce compositeur s'est évertué à forger un langage singulier. Sobre car émaillé d'un lyrisme discret, subtil,  puissant, il demeure magnétique, bien que traversé de soubresauts insolites et de contrastes inattendus.

Je cite pour mémoire le formidable enregistrement Naxos - datant maintenant d'une quinzaine d'années - des Fanfares liturgiques si proches d'Olivier MESSIÆN, et le miraculeux Requiem pour la paix, pouvant rivaliser sans coup férir avec le War Requiem de Benjamin BRITTEN, en matière de fulgurante dramaturgie.

Difficile, dès lors, de comprendre l'ostracisme dans lequel semble être tombé TOMASI ? Il n'a pourtant rien d'un dangereux novateur, d'un iconoclaste dynamitant la tonalité... ou d'un "contrapuntique" austère ! Et à l'inverse, il est l'exact contraire d'un simple faiseur estimable.

Henri TOMASI (1901-1971)
Qui est-il ? Un artisan atypique, de tempérament fascinant et de talent sans égal, avec un quelque chose de  rebelle à la Jean GIONO, autre illustre Provençal. Son originalité est  aussi forte que celles d'un Darius MILHAUD ou d'un Jean FRANÇAIX ; voire, dans un style bien différent, un Max D'OLLONE !

C'est ce que démontrent les pages présentées dans ce CD Indésens, en avant-premières mondiales. Et, plutôt que d'écrire un n-ième Concerto pour piano, ou pour violon, il choisit de célébrer deux cuivres, la trompette et le trombone : visiblement, ses instruments de prédilection.

Éric AUBIER, trompettiste - © www.lieksabrass.com
La trompette... Fluide et aérienne, est poussée par Henri TOMASI dans ses ultimes retranchements ; sous sa plume, ses multiples (et inattendues) capacités expressives - à la fois élégiaque, fantasque, hypnotique - sont ahurissantes. De la haute voltige. Confronté à de telles acrobaties, Éric AUBIER (ci-dessus), extrêmement brillant, déroule une virtuosité décoiffante dans un jeu subtil, tout de précision diabolique et de poésie troublante. Résultat miraculeux d'émotion, l'auditeur en sort K.O. pour le compte !

Autre modèle de raffinement et d'élégance : le Concerto pour trombone, une des ses partitions les plus abouties, où c'est au tour de Fabrice MILLISCHER (ci-dessous) de faire merveille. TOMASI se métamorphose ici en ciseleur de diamant : alliage unique de timbres, imbrication de thèmes sidérante de doigté, et rutilance de l'orchestration, lumineuse, transparente, tour à tour cuivrée et suave. À l'arrivée,  une architecture musicale hors norme pour un chaos abrupt au sein duquel se love un incandescent brasier sonore.

Fabrice MILLISCHER, tromboniste - © Jean-Claude GORIZIAN
Incontestablement, la partition la plus  forte demeure Noces de cendres, une splendide ode onirique aux accents dignes d'un Silvestre REVUELTAS, d'un Igor STRAVINSKY, d'un Maurice RAVEL... et de la musique de jazz ! Ici prévaut un ballet étourdissant d'harmonies très richement colorées, et fortement scandées - entre le poème symphonique, le conte fantastique, la fantaisie, et même la ballade.

L'extraordinaire - et si poignant - Andante "La jeune fille et la mort" s'avère une séquence d'une beauté suffocante, en apesanteur, au pouvoir littéralement incantatoire.

Riant, rayonnant, audacieux, ce disque mérite d'être encensé sans réserve, tant il donne Foi en la Musique... au sens ou l'entend le personnage du Compositeur (Komponist) dans l'Ariadne auf Naxos de Richard STRAUSS.

 Henri TOMASI (1901-1971) : Concertos pour trompette et pour trombone -
Noces de cendres - Suite pour trois trompettes.

‣ Éric AUBIER, trompette - Fabrice MILLISCHER, trombone.
Orchestre d'Harmonie de la Garde Républicaine - dir. : François BOULANGER - Sébastien BILLARD.

 Concert (même programme, moins la Suite) à la Cathédrale Saint Louis des Invalides, PARIS, le 7 II 2013.

 Un disque Indésens pouvant être acheté ICI.

dimanche 27 octobre 2013

❛Concert❜ LES AGRÉMENS, Chœur de Namur, Guy VAN WAAS, Versailles • GRÉTRY, La Caravane du Caire... Fortes satisfactions, notables regrets.

André-Ernest-Modeste GRÉTRY (1741-1813) - Source non précisée
Inlassablement et pertinemment, le Palazzetto Bru Zane de VENISE et le Centre de Musique Baroque de VERSAILLES poursuivent leur grand œuvre de réhabilitation de pans entiers de répertoire français, en particulier lyriques ! Lorsqu'un millésime appelle une commémoration telle qu'un bicentenaire - celui d'André-Ernest-Modeste GRÉTRY (1741-1813) en l'occurrence (1) - il y a d'autant plus lieu de se réjouir... que des Grandes Journées Grétry récentes (2009) ont permis de replacer sur le devant de la scène au moins trois compositions de haute volée... À savoir, en plus de Zémir et Azor ou autre Richard Cœur de Lion (voire l'excellent Pierre le Grand), déjà diversement repérés : L'Amant jaloux, Céphale & Procris - et, surtout, Andromaque.

La Caravane du Caire est un opéra-ballet en trois actes, de veine comique, sur un livret de MOREL DE CHÉDEVILLE, postérieur aux trois précités, créé à FONTAINEBLEAU le 30 octobre 1783... il y a de cela pratiquement deux cent trente ans, jour pour jour. La chronique mentionne quel considérable succès artistique et financier sanctionna cette partition, que l'Académie de Musique fit jouer cinq cents fois pendant près d'un demi-siècle (jusqu'en 1829).

Discographiquement parlant, une gravure convoquant une distribution de haut vol avait marqué - cette fois pour le deux-cent-cinquantenaire de la naissance de GRÉTRY en 1991 - l'itinéraire d'un jeune chef "baroqueux"... du nom de Marc MINKOWSKI. Réédité en 2008, cet enregistrement présente la particularité d'associer déjà le CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR... et le label Ricercar, lequel sera à nouveau en charge de la  présente version VAN WAAS, prochainement commercialisée.

Cyrille DUBOIS, ténor - © d'après son site
Si l'idée même de l'opéra-ballet, genre léger, et ici d'inspiration exotique, ne peut que faire songer au sommet du genre que sont Les Indes Galantes (1735-1736) de Jean-Philippe RAMEAU, la conjonction du sujet et de la date renvoient d'évidence à un autre chef d'œuvre orientalisant, d'un peu plus d'un an antérieur, L'Enlèvement au Sérail (Die Entführung aus dem Serail, Vienne, 1782) de Wolfgang-Amadeus MOZART. La "démonstration" vidéo (par ailleurs convaincante) de Jérémie RHORER quant à la probable influence de L'Amant jaloux sur Le Nozze di Figaro est désormais connue : reste à savoir dans quelle mesure La Caravane du Caire a pu s'inspirer de L'Enlèvement, tant sont frappantes certaines similitudes ; en premier lieu le fameux Air de l'Esclave italienne, très démarqué du Marten aller Arten de Konstanze.

Quoi qu'il en soit, le parallèle entre les deux ne va guère au-delà de la forme... tant il est frappant que cette Caravane, qui se meut sensiblement en-deçà du GRÉTRY que nous aimons (celui du merveilleux Amant en particulier) ne peut entretenir que des rapports de ce type avec MOZART. Outre le remarquable Air déjà signalé, pyrotechnique et concertant,  deux très beaux autres pour ténor et pour basse, une ou deux Marches et autant de Chœurs du meilleur aloi, l'Ouverture pleine d'alacrité et de couleurs - enfin, un Ensemble avec chœur très réussi, le cumul étant d'une durée mesurée, l'ensemble peine quelque peu à "décoller".

Paradoxe, le séquençage des airs - très brefs à l'image de ceux d'une Andromaque par exemple - serait un atout pour le rebond et la variété, tandis que le nombre important de protagonistes (neuf... plus trois "petits rôles" !) ouvrirait les plus riches perspectives combinatoires, gages de renouvellement. Ce n'est pourtant pas le cas. Certainement en cause, le surplace harmonique ; cependant, on retrouve ce défaut à l'envi chez un CHERUBINI... malgré cela on ne s'ennuie pas une minute dans une Lodoïska (2) ! D'une marche à l'autre, d'un air à l'autre, la coupe rythmique paraît, elle aussi, répétitive : travers qui aurait pu être (légèrement) reproché au récent Thésée de GOSSEC... au cours duquel, pourtant, ne prévaut pas un instant de fatigue.

Tassis CHRISTOYANNIS, baryton - © non communiqué
Le moins satisfaisant, peut-être : une certaine banalité mélodique qui s'installe au long d'ariettes... oubliables. Conjugué à un canevas assez pauvre, où les personnages ne sont que des pantins - voire des caricatures - parfois placés dans des situations rocambolesques, cette faiblesse annihile toute caractérisation a minima et présente le risque, à l'usage, de devenir lassant.

Quant aux forces artistiques réunies autour de ce projet, elles dispensent pour leur part un large éventail de ressentis, s'étageant de l'enthousiasme le plus franc, à quelques regrets singuliers. Dans la première catégorie, outre LES AGRÉMENS et Guy VAN WAAS, souples, félins, roboratifs comme à l'accoutumée (3), et bien sûr un CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR digne de sa réputation, je range sans hésiter trois individualités vocales de premier plan, en mesure de dissiper, autant que faire se peut, quelque atonie aux aguets.

Chantal SANTON-JEFFERY, soprano - © VIMEO
D'abord - en charge du plus périlleux - Chantal SANTON-JEFFERY (Esclave italienne, ci-contre), phosphorescente, de grande sûreté technique et irrésistiblement drôle, apporte à l'auditoire un vertige bienvenu. À ses côtés, Tassis CHRISTOYANNIS (Florestan, ci-dessus) compense le minimalisme de son seul Acte III, par un aplomb incisif de seigneur et une variété de coloris tout à fait bluffante, confirmant ses hauts faits de Thésée et Andromaque. Enfin, l'excellent Cyrille DUBOIS (Saint-Phar, plus haut), caustique et bondissant, régale d'un matériau de ténor lyrique-léger extrêmement soyeux (4)... en toute logique destiné à la plus belle des carrières !

Reinoud VAN MECHELEN (Tamorin), splendide haute-contre remarquée d'Amadis en Indes Galantes, est l'auteur d'une bonne prestation ; néanmoins, son aisance coutumière semble avoir été corsetée par quelque environnement inhibant. Alain BUET (Husca) et Julien VÉRONÈSE (Le Pacha) sont eux aussi exempts de reproches... le second nommé ayant de surcroît de belles cordes de comédien à son arc. Les accessits sont donc loin d'être rares, et c'est tant mieux.

Toutefois, de par sa mission de défense du répertoire français, le Palazzetto Bru Zane - si régulièrement louangé en ces colonnes - ne peut plus s'exonérer d'un questionnement quant à l'idiome. En clair, quand ses superbes projets se construiront-ils autour d'équipes rompues à la prononciation de notre langue ? De Katia VELLETAZ (Zélime), de Jennifer BORGHI (Almaïde) ou de Caroline WEYNANTS (Esclave française), il m'a été impossible de comprendre plus d'un mot, à la rigueur deux ou trois, pendant tout l'opéra. Ce point regrettable ne semble pas conforme à l'ambition, à si juste titre élevée, d'une institution de référence.

Deuxième fâcherie, ces trois voix, bien que ténues, ne manquent pas de charme, mais sûrement de rondeur ou d'onction ; et c'est, là encore, dommage. WEYNANTS est sûrement la moins précautionneuse du lot : d'ailleurs, ses prestations avec le NAMUR et ALARCÓN m'ont constamment ravi ! Peut-être ce répertoire hexagonal lui sied-il moins. VELLETAZ en revanche, projette peu, manière volontiers et ne convainc pas toujours. Quant à la fidèle BORGHI - une bonne Médée dans Thésée -  elle dispose d'un matériau joli... mais dont l'acidité prononcée obère l'élégance du maintien.

Guy VAN WAAS, clarinettiste, organiste, chef d'orchestre - © Orchestre Philharmonique Royal de LIÈGE
Qu'en penser à l'arrivée ? À plusieurs reprises, je l'ai écrit, l'œuvre, vivante, parvient à séduire, à défaut d'enchanter. Malheureusement, des chutes de tension n'offrent à l'auditeur pas davantage de pérennité que l'iridescence d'une bulle de savon, dont les chromatismes s'évaporent dès son éclatement.

Sans doute un cast dépourvu de la moindre faiblesse aurait-il fourni le plaisir de revoir cette opinion à la hausse.



(1) Parmi les anniversaires de l'année 2013, outre Giuseppe VERDI, Richard WAGNER et donc A.-E.-M. GRÉTRY : citons Carlo GESUALDO, Paul HINDEMITH, Francis POULENC, Arcangelo CORELLI, Benjamin BRITTEN, Maurice OHANA...

(2) La mise en ligne sur ce site d'une chronique de l'enregistrement de Lodoïska par Jérémie RHORER (chez Ambroisie) est envisagée.

(3) Compte tenu de l'hégémonie des percussions dans La Caravane - les timbales sont pratiquement l'instrument principal ! - il convient de louanger sans réserve Kœn PLAETINCK, affairé quasiment en permanence. Non seulement timbalier d'une incroyable précision dynamique, il est encore employé au tambourin, à la caisse claire... avec le même brio.

(4) Difficile d'oublier la très haute qualité de l'Almaviva de ROSSINI (Il Barbiere di Siviglia), que Cyrille DUBOIS offrit presque au débotté, voici quelques mois au Théâtre des Champs-Élysées, en remplacement d'Antonino SIRAGUSA !


 VERSAILLES, Opéra Royal, 22 X 2013 :
La Caravane du Caire, opéra-ballet en trois actes d'André-Ernest-Modeste GRÉTRY (1783).

Katia VELLETAZ, Chantal SANTON-JEFFERY, Caroline WEYNANTS, Jennifer BORGHI, Cyrille DUBOIS,
Reinoud VAN MECHELEN, Julien VÉRONÈSE, Tassis CHRISTOYANNIS, Alain BUET
Julie CALBÈTE, Philippe FAVETTE, Anicet CASTEL.  

 CHŒUR DE CHAMBRE DE NAMUR, LES AGRÉMENS. Direction : Guy VAN WAAS.