mardi 31 juillet 2012

❛Disque❜ Concert chez la Reine, un programme des "Ombres" chez Ambronay Éditions (2010) • Comme des 'Plaisirs de Versailles' ressuscités...

Un CD Ambronay Éditions pouvant être acheté ICI
De la mort de Louis XIV au couronnement de Louis XV,  le cérémonial quotidien et le protocole   disparaissent  de  la  Cour,   laquelle s'exile un temps à Paris avant de revenir en 1722 à Versailles. 

Le roi n'est pas mélomane... Son épouse, la reine Marie Leczinska, l'est à sa place, et entretient la tradition musicale au Château. La vie musicale sous le règne du Roi Soleil était faite d'opéras - de tragédies lyriques, plutôt - et de ballets somptueux. La reine Marie, pour sa part, vit en retrait, en famille, et favorise une vie musicale "de la Chambre", plus intime... mais tout aussi intense. Les Concerts de la Reine ont ainsi lieu trois fois par semaine entre 1725 et 1755 environ, et l'on en compte jusqu'à 96 pour une année ! Chargés de l'organisation de ces concerts : François Colin de Blamont et André-Cardinal Destouches, les surintendants de la Musique, qui y faisaient jouer des cantates, concerts instrumentaux, airs de tragédie et d'opéra, etc...

François Colin de Blamont
Fils de Jeanne Collette, et de Nicolas Colin, ordinaire de la musique du roi, François Colin (1690 – 1760) est admis à l’âge de 17 ans dans les rangs de la chapelle de la duchesse du Maine. En 1719, il acquiert de Lully fils une charge de direction, et se retrouve donc, avec André Cardinal Destouches, surintendant de la musique du roi.

François Couperin, dit Le Grand (1668 – 1733) est compositeur, organiste et claveciniste... Héritier d'une longue tradition familiale illustrée avant lui, (notamment par son oncle Louis), ce Couperin demeure, comme en atteste son surnom, le plus illustre membre de sa famille.

Titulaire d'un quartier (trimestre) de la Chapelle Royale, il cumule plusieurs fonctions à la Cour de Louis XIV, tout en menant une carrière de compositeur et de professeur de clavecin très recherché. C'est d'ailleurs son œuvre pour le clavecin, consistant en quatre livres publiés entre 1707 et 1730, qui fait sa gloire ; et le fait considérer, avec Jean Philippe Rameau, comme le grand maître de cet instrument en France.

Les Ombres en concert à l'Église des Haudères (Suisse) en 2011, © Chani Lesaulnier
Aux Ombres (1), ensemble baroque créé en 2006 par Margaux Blanchard et Sylvain Sartre, d'offrir en 2010 (en inaugurant la collection "Jeunes Ensembles" des Éditions Ambronay) la restitution de ce que pouvait être l'un de ces Concerts chez la Reine, avec le concours du comédien Manuel Weber. Nettement influencés par l'Italie (l'une des Apothéoses publiée par Couperin en 1724 est celle de Corelli... un Corelli très sollicité encore dans la présente Apothéose de Lully), nos deux François se gardent expressément de la copier de manière restrictive. Œuvrant à ce que l'on doit considérer comme une révolution musicale, ils maîtrisent au contraire l'art d'introduire des chromatismes, ornements, et basses italiennes...sans pour autant rompre le phrasé et la mesure du goût français.

François Couperin
Jean-Baptiste Lully
Dans un hommage appuyé au Roi Soleil et à celui qui fut son son Surintendant, Couperin déploie dans cette Apothéose de Lully toute sa science architecturale, Les Ombres le suivant pas à pas avec une intuition confondante...  De Lully aux Champs Élysées (plage 1) aux Rumeurs souterraines (plage 5) ou la Paix du Parnasse (plages 13 à 16), les musiciens cisèlent, découpent et enluminent chaque instant de cette musique, partageant de manière communicative un plaisir manifeste. Ils scellent par là une appropriation profonde, intime, spectaculaire du répertoire baroque hexagonal. 

Il en va de même pour les partitions de Colin de Blamont, notamment sa cantate Circé, dans laquelle la voix de Mélodie Ruvio se love délicieusement dans les mélismes dus aux violons, théorbe, viole de gambe, clavecin... Autant d'instruments qui, par des extraits des Festes grecques et romaines, concluent par une apothéose (c'est bien le mot, ici) un programme d'une cohérence et d'une élégance stimulantes, qu'on aimerait dénicher plus souvent chez des phalanges plus capées.


Texture aussi raffinée ne peut que renvoyer, en rebond, au Couperin des Nations, parangon d'orfèvrerie au firmament du baroque français. Que ces artistes aient d'ailleurs choisi d'en faire le socle de leur prochain enregistrement (annoncé pour octobre 2012, parallèlement à plusieurs concerts, dont un aux Collège des Bernardins de Paris) est selon nous tout sauf un hasard.

Ces Ombres n'ont pas remporté pour rien, en 2009, le deuxième prix du concours de musique ancienne de Trossingen, en Allemagne ! Apprécions ici bien plus qu'un nouvel ensemble : une fratrie, plutôt. Avec, précisément, ce que ce terme comporte de jeunesse, de solidarité et d'ambition, en posologie suffisante pour générer l'addiction. Des Ombres heureuses - en quelque sorte...

(1) La formation emprunte son nom à l'ouverture du Concert pour Louis XIII du "manuscrit Philidor", dont le contrepoint marque la transition entre la Renaissance et le Baroque.


 Pièces à l'écoute simple, en bas d'article  1. "Plaintes pour des flûtes ou des violons très adoucis"2. "Apollon persuade Lully et Corelli" (Apothéose de Lully, François Couperin) - 3. "Dans le sein de la Mort" (Circé, François Colin de Blamont) - 4. Ouverture (Festes grecques et romaines, du même) Ensemble Les Ombres, direction : Sylvain Sartre & Margaux Blanchard, © Éditions Ambronay 2010.

 Un podcast Qobuz autour de Sylvain Sartre et Margaux Blanchard peut être consulté/écouté ICI.



 Concert chez la Reine : Œuvres de François Couperin "Le Grand" (Apothéose de Lully)
et François Colin de Blamont (Circé, Festes grecques et romaines) -
Ensemble Les Ombres, direction : Sylvain Sartre & Margaux Blanchard.

 Un CD Ambronay Éditions pouvant être acheté ICI.




lundi 23 juillet 2012

❛Disque❜ Le Ray au Soleyl, par La Fonte Musica • Une approche subtile et envoûtante de l'Ars Subtilior, autour de la personnalité de Johannes Ciconia

Ce disque peut être acheté ICI
Jusqu'aux années 1380 environ, autour du décès du Champenois Guillaume de Machaut (1377), le royaume de France voit fleurir une littérature musicale basée sur la polyphonie et un système de notation qui, enfin, permet au "commun des mortels" de ne plus se fier seulement à l'oreille, mais d'exercer la musique avec plus de facilité... L'Ars Nova, appellation générique centrée sur la musique de la France médiévale, sert à désigner l'ensemble des œuvres polyphoniques européennes du XIV° siècle...
 Il s'agit d'un patrimoine considérable ayant pour chantres Francesco Landini, Jacopo da Bologna, Gherardello da Firenze... Et, primus inter pares, Guillaume de Machaut, précisément.

C'est, notamment, grâce à ce dernier et à l'évolution apportée par son écriture qu'apparaitra, dans les dernières années du siècle, un courant reconnaissable que la musicologue Ursula Günther définit comme 'Ars Subtilior' en 1963. La caractéristique principale de ces compositions nouvelles est leur degré extrême de raffinement, allié à une grande complexité rythmique et polyphonique.

Apparu en France et en Italie, c'est à la cour du duc Jean de Berry, à celle de Gaston Fébus à Foix, à celle des Papes à Avignon et enfin à celle des Ducs de Visconti, à Pavie, que l'Ars Subtilior prendra son essor. Formée de ballades, de madrigaux, de rondeaux ou virelais ainsi que de motets, il s'agit d'une musique principalement vocale, exigeant de ses interprètes un niveau d'excellence expressive et technique peu requis jusqu'alors... Toutefois, les compositeurs de ce style neuf, tels Johannes Ciconia, Niccolò da Perugia, Paolo da Firenze se gardent de rompre avec l'Ars Nova : en effet, pragmatiques, ils n'hésitent pas à reprendre les travaux de leurs ainés, Machaut ou Landini, pour les adapter au goût de leur temps...

Enluminure du Codex Squarcialuppi, recueil d'Ars Subtilior conçu et conservé à Florence
Johannes Ciconia (de son vrai nom Jehan de Chywogne, chanoine liégeois, c. 1330–1412, à ne pas confondre avec son fils, né c. 1370), apparaît comme l'un des principaux artisans de ce genre dénommé le plus subtil. On le retrouve aux alentours de 1350 au service d'Aliénor de Comminges, vicomtesse de Turenne et nièce du pape Clément VI, résidant alors en Avignon. Déterminants furent ses séjours en Italie, le premier couvrant la décennie 1357-1367. Ciconia termina d'ailleurs son existence dans la Péninsule, en tant que chanoine à la cathédrale de Padoue.

Avril : le triomphe de Vénus, par Francesco del Cossa (c. 1436-1478)
Pareille dilection fit de lui, dans un certain ordre des choses, un précurseur des Goûts Réunis, tant fut forte et durable sa synthèse des deux influences (cisalpine et transalpine) : la première, toute de structure isorythmique et d'harmonie modale, la seconde,  nourrie de courbes mélodiques et de richesse canonique. C'est d'ailleurs l'un de ses plus beaux canons, Le Ray au Soleyl, qui donne son nom au présent recueil, proposé à la fin de 2011par l'ensemble "La Fonte Musica" chez l'éditeur ÖRF (Radio-télévision autrichienne), dans sa collection de musique ancienne Alte Musik.

Pour autant,  ces jeunes artistes italiens, conduits du luth par Michele Pasotti (1) (ci-dessus), ont choisi de ne pas limiter leur premier disque à la seule production du Wallon. Leur florilège agrège ainsi quelques éminences de l'Ars Subtilior : Niccolò da Perugia et Paolo da Firenze déjà cités - mais aussi Filippotto da Caserta (qui enseigna à Ciconia fils), Bartolino da Padova, Matteo da Perugia et d'autres.

Michele Pasotti, luthiste, théorbiste, guitariste, directeur de La Fonte Musica
Leur coup d'essai atteste une formidable assimilation de ce labyrinthe vocal, de ces combinaisons de sons et de couleurs, de ces mélismes tendres ou audacieux ! Les voix, idéalement appareillées, peuvent s'écouter l'une et l'autre, avec précision ; de façon à ne jamais charger d'effets inutiles telle ou telle mélodie. Exemplaires à cet égard, les plages 6 & 10 : Ne me chaut (Matteo da Perugia) et l'immense Sus une Fontayne (Johannes Ciconia)...

Le rondeau Belle, bonne, sage (Baude Cordier)
De la même manière, les parties purement instrumentales (flûtes, harpe, vielles da braccio et da gamba,  trompettes da tirarsi [à coulisse], et bien entendu luth) nous laissent savourer chaque ligne mélodique, leurs interprètes revendiquant le même souci du "beau chant" que les deux sopranos et le ténor - ainsi en plages 11 & 12 : Una panthera (Johannes Ciconia) & Ma douce amour (Johannes de Janua)...

Ces très hautes qualités, techniques et artistiques, sont servies par une prise de son de premier plan, à même de rendre justice à l'enivrante spatialisation de ces sons si raffinés. La réussite éclatante de l'entreprise - qui tient autant à l'équilibre intelligent de son programme qu'à l'implication capiteuse de ses interprètes - appelle sans hésitation de notre part une Appoggiature d'Or (2). Que ce Ray au Soleyl vous apporte joie et bonheur... Le nôtre est quoi qu'il en soit comblé !

La Fonte Musica en concert
(1) Michele Pasotti joue du luth, du théorbe et de la guitare baroque. Outre son travail auprès de La Fonte Musica, qu'il a fondée, et des conférences sur l'Ars Subtilior, il se produit régulièrement avec plusieurs ensembles baroques déjà chroniqués ici-même, dont Orfeo 55, I Barocchisti et autres Virtuosi.

(2) En fait, notre seul regret à l'écoute de magnifique travail s'avère véniel, puisqu'il est de nature purement éditoriale : c'est celui de devoir se servir d'une loupe pour déchiffrer la notice de présentation !

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  1. En attendant (Codex Modeana), Filippotto da Caserta2. Sus une Fontayne (Codex Modeana), Johannes Ciconia - 3. Puis que je suis Fumeux (Codex Chantilly), Jaquet de Noyon & Johannes Simon Hasprois  La Fonte Musica, luth & direction : Michele Pasotti © ÖRF Alte Musik 2011.

‣ Une note de blog intéressante (avec des illustrations sonores) sur l'Ars Subtilior peut être consultée ICI.


 Le Ray au Soleyl : musiques à la Cour des Visconti (Pavie) à la fin du XIV° siècle. Œuvres de : Johannes Ciconia,
Niccolò da Perugia, Filippotto da Caserta, Bartolino da Padova, Paolo da Firenze, Matteo da Perugia,
Antonello da Caserta, Johannes de Janua, Jaquemin de Senleches, Jaquet de Noyon, Johannes Simon Hasprois.



 Un CD ÖRF 'Alte Musik' pouvant être acheté ICI.



samedi 7 juillet 2012

❛Concert❜ Versailles, Le Triomphe de Haendel, occasion d'un laborieux avatar de Sacrificium par Cecilia Bartoli • "Tristes Apprêts, Pâles Flambeaux"...

Cecilia Bartoli, Son qual nave, Sacrificium, © non fourni
Consacré, pour sa deuxième édition, au Triomphe de Haendel, le "Versailles Festival" a fait appel, encore plus que l'année dernière, à une programmation baroque brillante, faisant alterner des individualités de renom dans des opéras (Alcina...) ou oratorios (Israel in Egypt…), sous la conduite de baguettes huppées. Comme l'an passé, il a fait appel à Cecilia Bartoli - et même par deux fois, puisque quelques jours avant le présent Sacrificium donné à l'Opéra Royal, l'illustre Romaine a pu offrir dans la Galerie des Glaces un récital dédié au Caro Sassone, similaire à celui dont elle avait régalé, en décembre 2010, Paris. La session Vivaldi de 2011 avait fait beaucoup parler, au moins par son plan tarifaire, avec des places dites "Doge" proposées à... 495 euros. Encouragé par le succès de pratiques aussi lucratives, il n'y avait aucune raison que l'on se privât du plaisir de doubler la mise : ainsi les prix 2012 sont-ils identiques (1).

Au moins l'affiche s'avère-t-elle prometteuse, s'agissant peu ou prou d'un programme ayant largement fait ses preuves, à la faveur d'un double enregistrement, discographique et vidéographique, couronné d'un immense succès mondial. Des airs bien cadrés de compositeurs tels que Porpora, Broschi, Graun, Vinci, Leo, Caldara, Araia et autres... Haendel, se retrouvent ainsi partagés avec les trois excellentes séries que nous connaissons : CD "de luxe", CD et DVD.

Versailles, Opéra Royal, dit aussi Opéra Gabriel, du nom de l'architecte, © Jean-Marc Manaï
Pourtant, dès les premières mesures d'un concert entamé avec un retard plutôt désinvolte, s'installe un quelque chose de quite different. De fait, l'ensemble instrumental retenu par la star - inexplicablement - n'est pas l'excellent Giardino Armonico qui fait en quelque sorte corps avec ce projet (comme avec celui, de dix ans antérieur, du Vivaldi Album). L'office est ce soir concélébré par l'orchestre La Scintilla de Zurich, une émanation sur instruments anciens des forces de l'opéra éponyme, dont les partenariats avec Cecilia Bartoli sont, du reste, déjà nombreux (lire notre chronique sur la Semele de la Salle Pleyel de décembre 2011).

Nicolà Porpora (1686-1768)
La différence de standard entre les deux phalanges n'est pas anecdotique : en tout état de cause, La Scintilla, groupe hautement inégal, s'avère capable avec Cecilia Bartoli du meilleur (Héroïnes haendéliennes, Paris, décembre 2010), du passable (laborieux cycle "Malibran", au sein duquel l'improbable Clari) - et, s'agissant de cette session versaillaise, du décevant. Le ton est ce soir donné par les deux cornistes, sertissant l'arrivée de la vedette de flonflons (il n'y a pas d'autre mot) dérivés du Come nave in mezzo all'onde de Porpora. S'il est vrai que la rondeur n'est pas le qualificatif le plus approprié, de manière générale, au matériau du cor naturel -  reconnaissons que nous en avons rarement entendu sonnant plus laidement que ceux-ci ! Ces instrumentistes à haut risque trouveront par la suite à s'employer encore, et sans la moindre amélioration (Cervo in bosco, de Leo), jusqu'au conclusif Nobil onda, toujours de Porpora.

Il serait toutefois injuste de leur faire porter la totalité des désagréments subis, tant les bois, avec ou sans cantatrice, s'avouent eux aussi à la peine. Telles les deux flûtistes, largement sollicitées, dont les mignardises tissées de bonnes intentions ne parviennent pas à gommer des sonorités grêles, issues d'un souffle terriblement approximatif. Enfin, les attaques des cordes sont loin, très loin de l'irréprochable (2). Souvent en décalage avec la mezzo soprano, sans que le premier violon tout juste honorable d'Ada Pesch n'arrive à souder vraiment un groupe œuvrant dès lors a minima, elles n'édifient dans le meilleur des cas qu'une fade et molle charpente, incapable d'apporter vie et couleur à ces musiques d'apparat, si facilement fonctionnelles.

Riccardo Broschi (1698-1756), frère de Farinelli
Qu'en est-il, justement de la diva ? Si son Come nave initial la voit s'installer sans ciller dans une virtuosité d'une folle exigence, il pèche aussi par une teinte extrêmement mate, la vocalise en rafale s'exécutant de manière grisâtre, et pour tout dire : comme automatique. Nous sommes ici très en retrait du feu d'artifice que laissent augurer les enregistrements (mais il est vrai qu'un concert n'offre pas les conforts d'un studio) ! D'ailleurs, tout au long du récital, cet aspect mécanique, au nuancier congru, ne cessera de perdurer au cours les airs de vélocité. Pour culminer, avant l'entracte, sur un Cadrò (Araia) aussi époustouflant d'agilité que… décourageant de luxueuse routine.

Les complaintes étirées (parfois des arie d'ombre) quant à elles, judicieusement choisies et réparties entre les précédents, permettent à Cecilia Bartoli de faire valoir les atouts très différents, et pareillement éprouvés : souffle impressionnant, demi- [voire micro-] teinte, messa di voce, expiration langoureuse (3). Ceci fonctionne bien, d'ailleurs, en première partie, même si le tube haendélien Lascia la spina n'échappe pourtant pas à une grande mièvrerie. Mais, pour notre malheur, ce "temps suspendu" intéressant ne tient absolument pas la durée, passé le gracieux paragone de l'usignuolo-rossignol offert à la reprise - sur un joli concert de sifflets aviaires troussé par certains instrumentistes. La battue immuable dénuée de la moindre imagination, corsetée dans une terrifiante lenteur, l'aigu de la soliste continuellement détimbré si ce n'est blanchi, ainsi décroché non seulement du medium mais plus encore de la chair même de la voix... cette manie, enfin, de confondre sans cesse artifice et factice : tout installe un ennui intersidéral venant à bout des meilleures dispositions.

Naples, le Teatro San Carlo aujourd'hui, © www.napule.org
Il y a pire. Ces "airs lents" amènent Bartoli à renouer avec l'un de ses tics les plus regrettables : la grimace. Depuis quelques années (sans doute sous les conseils d'un coach inspiré) ce travers exaspérant s'était dissipé, à défaut d'éteint. Il revient ce soir par la grande porte, toute notation dolente fournie par la musique étant prétexte à moue, yeux au ciel, contorsions et mines renfrognées diverses. Reconnaissons-le : les pièces plus rapides ne sont pas avares, elles non plus, de rodomontades ! Clins d'œil ou coups de menton en direction des partenaires, gestes du coude et tressautements viennent ainsi compléter la panoplie. Le clou s'enfonce à l'occasion des bis : d'abord, un survol du céleste Sovvente il sole (Vivaldi), arrimé à ce programme tel un cheveu à la soupe, avec un alter ego violonistique d'une raideur affligeante. Pour solde de tout compte, une bribe (la prima parte) de l'inévitable talisman, autrement dit le Qual nave de Broschi, grands effets de plumes rouges et prévisibilité de rigueur.

Ada Pesch, © non fourni
Farinelli (1705-1782)
Pareil exhibitionnisme pourrait-il être mis sur le compte d'un second degré, d'un zeste de recul, d'une distanciation mutine - disons, d'une forte communication avec le public, qui aurait pour nom charisme ? Finalement non : car, là comme ailleurs, tout est question de dosage, autant que de vocabulaire. À force, ce genre de cirque tourne à la migraine, tant il est truffé d'effets disproportionnés, de pure technique caquetante, redondante et assommante. La rhétorique y devient un gavage, le poitrinage systématique une outrance, la surcharge technique une vulgarité, l'ornement baroque de l'authentique bling-bling. Cependant que l'écœurement vestimentaire accentue considérablement un malaise déjà pesant, ce barnum débouche in fine sur un total vertige - au sens littéral du mot, qui est tout simplement la peur panique du vide.

Un gâchis brodé d'or, en parfaite harmonie avec la logique cupide du marketing.


(1) Il n'échappe cependant à personne, dix minutes avant le lever de rideau, que, Bartoli ou pas, l'Opéra n'est pas complet, au moins au parterre et en corbeille. À tel point qu'une annonce est faite pour inviter les spectateurs des étages à profiter de ces disponibilités pour le moins inattendues... L'administration festivalière avait pourtant bien tenté dans les derniers jours de brader ses meilleurs fauteuils, au prix des plus "modestes" (90 euros, tout de même). Sans parvenir à endiguer complètement l'hémorragie.

(2) Assez effarante à cet égard se révèle l'ouverture de Germanico in Germania, d'autant que nous avons tout loisir de la rapprocher de celle du Giardino sur le DVD (beau film d'Olivier Simonnet, tourné dans le cadre fabuleux du château de Caserta, près de Naples). De la même manière, la mise en place brouillonnée/escamotée du Cadrò d'Araia par La Scintilla s'apparente à un véritable chemin de croix.

(3) Nous nous étonnons que soit absente du programme l'une des plus extraordinaires cantilènes napolitaines, Sposa non mi conosci (Giacomelli, un moment de grâce absolu du DVD) - dont le matériel thématique a pour l'essentiel fourni à Vivaldi le très fameux Sposa son disprezzata de son pasticcio Bajazet.



‣ Versailles, Opéra Royal, mercredi 27 juin 2012 : Sacrificium.
Un programme dédié au castrats imaginé par Cecilia Bartoli,d'après ses enregistrements CD et DVD.
Orchestre La Scintilla Zurich, premier violon et direction : Ada Pesch. 

Airs, ouvertures et concertos de : Porpora, Broschi, Graun, Vinci, Leo, Caldara, Araia, Haendel.
Bis : Vivaldi, Broschi.

Retrouvez ICI le fort beau et très recommandé DVD,
permettant de se faire l'opinion la plus flatteuse sur ce programme...