lundi 23 juillet 2012

❛Disque❜ Le Ray au Soleyl, par La Fonte Musica • Une approche subtile et envoûtante de l'Ars Subtilior, autour de la personnalité de Johannes Ciconia

Ce disque peut être acheté ICI
Jusqu'aux années 1380 environ, autour du décès du Champenois Guillaume de Machaut (1377), le royaume de France voit fleurir une littérature musicale basée sur la polyphonie et un système de notation qui, enfin, permet au "commun des mortels" de ne plus se fier seulement à l'oreille, mais d'exercer la musique avec plus de facilité... L'Ars Nova, appellation générique centrée sur la musique de la France médiévale, sert à désigner l'ensemble des œuvres polyphoniques européennes du XIV° siècle...
 Il s'agit d'un patrimoine considérable ayant pour chantres Francesco Landini, Jacopo da Bologna, Gherardello da Firenze... Et, primus inter pares, Guillaume de Machaut, précisément.

C'est, notamment, grâce à ce dernier et à l'évolution apportée par son écriture qu'apparaitra, dans les dernières années du siècle, un courant reconnaissable que la musicologue Ursula Günther définit comme 'Ars Subtilior' en 1963. La caractéristique principale de ces compositions nouvelles est leur degré extrême de raffinement, allié à une grande complexité rythmique et polyphonique.

Apparu en France et en Italie, c'est à la cour du duc Jean de Berry, à celle de Gaston Fébus à Foix, à celle des Papes à Avignon et enfin à celle des Ducs de Visconti, à Pavie, que l'Ars Subtilior prendra son essor. Formée de ballades, de madrigaux, de rondeaux ou virelais ainsi que de motets, il s'agit d'une musique principalement vocale, exigeant de ses interprètes un niveau d'excellence expressive et technique peu requis jusqu'alors... Toutefois, les compositeurs de ce style neuf, tels Johannes Ciconia, Niccolò da Perugia, Paolo da Firenze se gardent de rompre avec l'Ars Nova : en effet, pragmatiques, ils n'hésitent pas à reprendre les travaux de leurs ainés, Machaut ou Landini, pour les adapter au goût de leur temps...

Enluminure du Codex Squarcialuppi, recueil d'Ars Subtilior conçu et conservé à Florence
Johannes Ciconia (de son vrai nom Jehan de Chywogne, chanoine liégeois, c. 1330–1412, à ne pas confondre avec son fils, né c. 1370), apparaît comme l'un des principaux artisans de ce genre dénommé le plus subtil. On le retrouve aux alentours de 1350 au service d'Aliénor de Comminges, vicomtesse de Turenne et nièce du pape Clément VI, résidant alors en Avignon. Déterminants furent ses séjours en Italie, le premier couvrant la décennie 1357-1367. Ciconia termina d'ailleurs son existence dans la Péninsule, en tant que chanoine à la cathédrale de Padoue.

Avril : le triomphe de Vénus, par Francesco del Cossa (c. 1436-1478)
Pareille dilection fit de lui, dans un certain ordre des choses, un précurseur des Goûts Réunis, tant fut forte et durable sa synthèse des deux influences (cisalpine et transalpine) : la première, toute de structure isorythmique et d'harmonie modale, la seconde,  nourrie de courbes mélodiques et de richesse canonique. C'est d'ailleurs l'un de ses plus beaux canons, Le Ray au Soleyl, qui donne son nom au présent recueil, proposé à la fin de 2011par l'ensemble "La Fonte Musica" chez l'éditeur ÖRF (Radio-télévision autrichienne), dans sa collection de musique ancienne Alte Musik.

Pour autant,  ces jeunes artistes italiens, conduits du luth par Michele Pasotti (1) (ci-dessus), ont choisi de ne pas limiter leur premier disque à la seule production du Wallon. Leur florilège agrège ainsi quelques éminences de l'Ars Subtilior : Niccolò da Perugia et Paolo da Firenze déjà cités - mais aussi Filippotto da Caserta (qui enseigna à Ciconia fils), Bartolino da Padova, Matteo da Perugia et d'autres.

Michele Pasotti, luthiste, théorbiste, guitariste, directeur de La Fonte Musica
Leur coup d'essai atteste une formidable assimilation de ce labyrinthe vocal, de ces combinaisons de sons et de couleurs, de ces mélismes tendres ou audacieux ! Les voix, idéalement appareillées, peuvent s'écouter l'une et l'autre, avec précision ; de façon à ne jamais charger d'effets inutiles telle ou telle mélodie. Exemplaires à cet égard, les plages 6 & 10 : Ne me chaut (Matteo da Perugia) et l'immense Sus une Fontayne (Johannes Ciconia)...

Le rondeau Belle, bonne, sage (Baude Cordier)
De la même manière, les parties purement instrumentales (flûtes, harpe, vielles da braccio et da gamba,  trompettes da tirarsi [à coulisse], et bien entendu luth) nous laissent savourer chaque ligne mélodique, leurs interprètes revendiquant le même souci du "beau chant" que les deux sopranos et le ténor - ainsi en plages 11 & 12 : Una panthera (Johannes Ciconia) & Ma douce amour (Johannes de Janua)...

Ces très hautes qualités, techniques et artistiques, sont servies par une prise de son de premier plan, à même de rendre justice à l'enivrante spatialisation de ces sons si raffinés. La réussite éclatante de l'entreprise - qui tient autant à l'équilibre intelligent de son programme qu'à l'implication capiteuse de ses interprètes - appelle sans hésitation de notre part une Appoggiature d'Or (2). Que ce Ray au Soleyl vous apporte joie et bonheur... Le nôtre est quoi qu'il en soit comblé !

La Fonte Musica en concert
(1) Michele Pasotti joue du luth, du théorbe et de la guitare baroque. Outre son travail auprès de La Fonte Musica, qu'il a fondée, et des conférences sur l'Ars Subtilior, il se produit régulièrement avec plusieurs ensembles baroques déjà chroniqués ici-même, dont Orfeo 55, I Barocchisti et autres Virtuosi.

(2) En fait, notre seul regret à l'écoute de magnifique travail s'avère véniel, puisqu'il est de nature purement éditoriale : c'est celui de devoir se servir d'une loupe pour déchiffrer la notice de présentation !

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  1. En attendant (Codex Modeana), Filippotto da Caserta2. Sus une Fontayne (Codex Modeana), Johannes Ciconia - 3. Puis que je suis Fumeux (Codex Chantilly), Jaquet de Noyon & Johannes Simon Hasprois  La Fonte Musica, luth & direction : Michele Pasotti © ÖRF Alte Musik 2011.

‣ Une note de blog intéressante (avec des illustrations sonores) sur l'Ars Subtilior peut être consultée ICI.


 Le Ray au Soleyl : musiques à la Cour des Visconti (Pavie) à la fin du XIV° siècle. Œuvres de : Johannes Ciconia,
Niccolò da Perugia, Filippotto da Caserta, Bartolino da Padova, Paolo da Firenze, Matteo da Perugia,
Antonello da Caserta, Johannes de Janua, Jaquemin de Senleches, Jaquet de Noyon, Johannes Simon Hasprois.



 Un CD ÖRF 'Alte Musik' pouvant être acheté ICI.



2 commentaires:

  1. Grand merci à toute l'équipe Appoggiature pour cette très belle chronique !

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    1. Merci Cathie, de nous lire et de nous être fidèle... à bientôt !! Stéphane ;)

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