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dimanche 20 mai 2012

❛Disques❜ Deux nouveautés "Ambronay", Bach Drama (Leonardo Garcìa Alarcòn) & Vespro per l'Assunta (Martin Gester) • Un bon Bach, mais un frustrant Porpora.

Ce disque peut être acheté ICI
Drama ? Une chose est sûre : ce nouvel enregistrement Ambronay Éditions va nous faire regretter une fois pour toutes que Johann-Sébastian Bach ne se soit pas définitivement penché sur l'écriture d'opéras...

Drama ! Leonardo Garcìa Alarcòn, ici à la tête des Agrémens comme pour le récent Vespro a San Marco,  sait, dès le début, nous entrainer dans ces "opéras de chambre" que constituent, de fait, ces trois cantates profanes. Le Chœur de Chambre de Namur, soutenu par le continuo subtil, sait ici se faire tendre, enjoué, vaillant... Les chanteurs, pour la plupart, supportent sans la moindre difficulté la comparaison avec ceux qu'avaient retenus René Jacobs... dans le même programme.

Les nombreux personnages, en effet, sont tous campés avec justesse ; la technique sûre du groupe de solistes répond à merveille au propos plein d'allégresse du chef. Surplus de plaisir : les timbres se marient admirablement entre eux.

Léger (oh ! très léger !) regret... Il se trouve peut-être un brin de mollesse au cours de certains passages (Aria n° 5 de la BWV 201, par exemple), mais celui-ci est largement compensé par l'énergie, la vie intense qui fuse des pièces qui suivent.

Cette réserve ne s'imposait pas chez Peter Schreier - qui fut longtemps celui que nous écoutions (et que nous réécoutons toujours avec plaisir) dans ces Cantates, avant que n'arrive notre Jacobs précité. Elle n'avait pas lieu d'être non plus dans le corpus Harnoncourt/Leonhardt.

Pompeo Batoni (1708-1787) - Hercule à la croisée des chemins, version de Turin (1742)
Certes, le travail de Schreier peut dater. Quoique... 1983 : pas même trente ans, un coffret de huit CD enregistrés pour Edel - toujours disponible pour une bouchée de pain ! Quelle théâtralité n'y convoqua-t-il pas, pour lui comme pour l'ensemble de ses musiciens !

En dépit de cette retenue passagère, Alarcòn et sa fine équipe prennent désormais place, sans démériter, aux côtés des ci-dessus nommés. Le chef argentin démontre - une fois de plus - après tant de Judas Macchabaeus et autres Diluvio Universale (notre disque de l'année 2011) qu'il n'est nul besoin de star-system débridé, ou de tapage publicitaire pour faire de la belle, de l'excellente musique...

Très bonne idée, également, que d'avoir filmé la Cantate BWV 213 (DVD "bonus") ; et d'avoir disposé une cantate par CD, permettant ainsi une écoute cohérente en continu. Tant pis si, aujourd'hui, des disques de plus de quatre-vingts minutes ne sont pas rares, le présent minutage s'avérant pour le coup plutôt chiche.

Drama ? Oui, ce sont bien là des modèles de drama per musica que vous nous offrez ici, maestro Leonardo... Soyez en pleinement remercié !

☞ ☞ ☞  ☜ ☜ ☜

Ce disque peut être acheté ICI
Martin Gester connaît son métier, cela ne fait aucun doute... Le nombre de disques qu'il nous à déjà offerts, sous divers labels, de compositeurs aussi variés que Mozart, Monteverdi, Haydn, Charpentier, Lully... et même Tomas Luis de Victoria : voilà qui nous a depuis longtemps prouvé son amour de la musique - en particulier du chant.

Si les présentes Vêpres de Nicola Porpora méritaient, au moins par principe; d'être redécouvertes, demandons-nous tout de même, à leur écoute, d'où peut provenir la lassitude qui nous étreint sans concession ?...

Ce ne peut être des forces de la Maîtrise de Bretagne, jamais en défaut, dispensant de bout en bout un chant magnifique... Ce n'est pas plus, assurément, du geste impeccable de Gester vis-à-vis de son fameux Parlement de Musique ! Serait-ce... de Porpora lui-même ?

Sans aucun doute : rapporté à d'autres offices de Vêpres (Monteverdi ou Vivaldi, pour ne citer qu'eux), nous ne pouvons nous empêcher de penser que le défaut d'inspiration du Napolitain s'avère accablant. Manque d'ampleur liturgique, absence de sens du sacré, linéarité permanente du discours, voilà qui constitue déjà beaucoup.

Asher Brown Durand (1796-1886) - Les Vêpres indiennes (1847)
Lorsque s'y ajoute encore un je-ne-sais-quoi de redondant, tout - décidément - nous laisse dès lors sur notre faim ! Un enregistrement on ne peut moins vivifiant, pour curieux et/ou collectionneurs.

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  Johann Sebastian BachDer Streit zwischen Phöbus und Pan (1 : Air de Phöbus) - Der Zufriedengestellte Äolus (2 & 3 : Chœur d'entrée & Air de Pallas Nicola Porpora - Lauda Jerusalem (4 : Introduction). © Ambronay Éditions 2012

Retrouvez ICI le film d'Olivier Simonnet sur Herkules auf dem Scheideweg (Hercule à la croisée des chemins), © Ambronay Éditions & © Arte 2012.


▸ Leonardo Garcìa Alarcòn, Chœur de Chambre de Namur, Les Agrémens : Bach Drama.
Johann Sebastian Bach (1685-1750), Cantates Profanes -
Der Streit zwischen Phöbus und Pan, Der Zufriedengestellte Äolus, Herkules auf dem Scheideweg - Céline Scheen, Christian Immler, Makoto Sakurada, Alejandro Meerapfel,
Fabio Trümpy, Clint van der Linde.

2 CD + 1 DVD Ambronay Éditions pouvant être achetés ICI

▸ Martin Gester, Maîtrise de Bretagne, Le Parlement de Musique : Vespro Per La Festività Dell'Assunta.
Nicola Porpora (1686-1768), Vêpres -
Laudate Pueri, Salve Regina, Laetatus Sum, Lauda Jerusalem -
Marilia Vargas, Michiko Takahashi, Delphine Galou.

1 CD Ambronay Éditions pouvant être acheté ICI



mercredi 14 mars 2012

❛Concert❜ Liège : Cappella Mediterranea, Ensemble Clematis, Chœur de Chambre de Namur • Alarcón, Zamponi, Ulysse... ou la Possibilité d'une Île.

L'effectif réuni à la Salle Philharmonique de Liège pour l'ultime répétition, le matin du dimanche 26 février 2012
Bruxelles, Festival du Sablon, 29 avril 2006. À la tête de "son" Ensemble Clematis et d'un petit groupe de chanteurs, Leonardo García Alarcón dirige - pour la première fois depuis l'unique reprise de 1655 - ce qui fut le premier opéra joué dans la capitale brabançonne, Ulisse all'isola di Circe, écrit par l'assez obscur Gioseffo Zamponi (c.1600/1610-1662) le 24 février 1650, en l'honneur des noces de Philippe IV d'Espagne et Marie-Anne d'Autriche. 1650, ce n'est après tout que neuf années après l'Incoronazione di Poppea, et treize après l'ouverture du premier "théâtre lyrique" à Venise, ce qui n'attribue pas aux Pays-Bas un si honteux bonnet d'âne... d'autant que l'ouvrage en impose ! Marqué par les styles vénitien (Zamponi venait manifestement de séjourner sur la Lagune) et romain, il a pour lui une matière abondante (plus de deux heures et demie) et de très haute qualité - ce qui n'a pas échappé au chef argentin, dès lors désireux de le remettre sur le métier, nanti d'une équipe plus pléthorique.

L'occasion vient de lui en être fournie par l'infatigable Jérôme Lejeune, dans la perspective bien sûr  d'un report discographique auprès du label Ricercar (1) : c'est à l'issue des séances d'enregistrement, à la Salle Philharmonique de Liège, qu'Alarcón a pu, le 26 février dernier, proposer cette fois Ulisse avec l'effectif conséquent que les sources ont relevé lors de la création. C'est ainsi qu'y ont été réunis la Cappella Mediterranea, des solistes du Chœur de Chambre de Namur et l'Ensemble Clematis. Parmi les chanteurs, du beau linge venu en droite ligne du Vespro a San Marco et du Diluvio Universale : Mariana Flores, Fernando Guimarães, Caroline Weynants, Matteo Bellotto... aux côtés des mêmes Ulysse et Circé qu'en 2006, Furio Zanasi et Céline Scheen. S'y associent des pointures telles que Sergio Foresti et Dominique Visse ; et encore, une jeune pousse du nom de Zachary Wilder.

Leonardo García Alarcón, Caroline Weynants, & trois solistes du Chœur de Chambre de Namur
Au long de trois actes précédés d'un prologue, la pièce trousse ses vicissitudes d'après un épisode de l'Odyssée : le séjour d'Ulysse sur l'île de la magicienne Circé, au cours duquel le héros d'Homère libère ses compagnons de traversée, que la tenancière des lieux a transmués en cochons (ou en pierres, suivant l'humeur). Autour d'eux gravitent des personnages de l'épopée : les confidents Euriloque et Argeste, des Satyres, des Tritons - couronnés d'un aréopage de dieux au nom latinisé, Vénus, Mercure, Neptune, Mars et Jupiter. La forme quant à elle convoque des ressources vénitiennes, qu'on n'oserait encore qualifier de standards, compte tenu de la jeunesse du genre. S'y dégustent sans parcimonie, près de trois heures durant, ritornello, recitar cantando, mezz'aria, aria, duo, coro... d'une diversité et d'une hauteur d'inspiration qui n'ont, finalement, rien à envier à un Cavalli. Le collège instrumental attesté par les archives s'avère pour sa part très fourni, ce qui a permis au fougueux chef de réunir neuf violons, deux altos, violoncelle et contrebasse ; ceux-ci épaulés par plusieurs cornets, des sacqueboutes et bassons de plusieurs tessitures - flûtes à bec, piffari (2), percussions. Et le continuo.

Le continuo ! clef de voûte de toute entreprise baroque digne de ce nom, surtout en matière d'opéra "primitif". D'après certaines sources, rien moins que Saint-Luc, au luth, et Kerll, à l'orgue, le tinrent - aussi bien pour la première de 1650, que pour la session de 1655,  offerte à la reine déchue Christine de Suède. À Leonardo García Alarcón et Aryel Richter, présentement, de tisser une trame à partir de la basse subsistante et de choisir les intervenants adéquats. Total coup de maître ! Au sein d'un concert profus en trouvailles capiteuses, le continuo d'Ulisse all'isola di Circe, mouture liégeoise 2012, est clairement l'un de des constituants les plus réussis ; et sans hésitation possible, ce que nous avons jamais entendu de plus parachevé, de plus poétique en la matière.

Des séquences vidéo des répétitions d'Ulisse all'isola di Circe, Liège, février 2012
À la manœuvre : un clavecin, deux orgues, deux théorbes, une guitare, deux basses de viole, une lyre et - raffinement absolu - une harpe. Abondance de biens ne nuit pas, tant il n'est pas question ici de gargarisme quantitatif, mais bel et bien de combinaisons, d'invention, d'audace ! C'est merveille d'entendre tant de faconde harmonique et contrapuntique, tant d'imagination (aux cordes pincées, en particulier), tant de variété dans les coloris, au service de ce qui n'est perçu, parfois, que comme un soutien purement fonctionnel. Ce groupe "continuiste", évoluant tel un corpus certes imbriqué mais autonome, en parviendrait presque à imposer ses fulgurances... en tant que moteur de l'opéra (3).

Pareil faste assène aux autres protagonistes, on s'en doute, un challenge épicé. Les cordes de Clematis, raisonnablement sollicitées, offrent, aux côtés du premier violon Stéphanie de Failly (l'artiste qui a retrouvé et rendu à nos oreilles le manuscrit de Zamponi), une belle translucidité de texture, propre à évoquer les sortilèges de Circé. Les vents - magnifiques cornets - régalent de même, bassons et sacqueboutes très exposés conférant à l'Ulisse une résonance fortement ambrée, et cuivrée ; celle-ci un peu trop revendiquée peut-être, car la Sinfonia liminaire livre nombre d'écarts de justesse en provenance de ces pupitres... Approximations peu dommageables, tant la rectitude sait heureusement reprendre ses droits dès le Prologo.

Leonardo García Alarcón, Matteo Bellotto, Caroline Weynants & Fernando Guimarães
Au rang des individualités vocales - dont l'engagement sans faille dans un projet aussi lourd doit être vivement applaudi - les mérites purement musicaux sont, de même, inégaux. Certes, parmi les solistes du Chœur de Chambre de Namur, en tout point dignes de leur réputation élogieuse (3), est remarquée la fidèle Caroline Weynants, tour à tour suivante de Circé et déesse Pallas de haut vol. Las ! une déception assez nette provient de la basse Matteo Bellotto, hier Dieu impérial dans le Diluvio de Falvetti ; et ce 26 février improbable Jupiter (autre divinité), réduit à une apparition conclusive de terne sermonneur, aussi peu charismatique que possible.

Fabiàn Schofrin & des solistes du Chœur de Chambre de Namur 
Fabiàn Schofrin accuse, de même, une fatigue de matériau relativement patente. Mais lui, en revanche, a l'incarnation sous la peau, surtout quand celle-ci se nomme abattage : les compositions "décalées" pour alto du répertoire vénitien lui tombent à ravir dans la voix, comme dans l'aplomb. Ainsi de ce Satyre sarcastique et allumé, aux imprécations acides, entraînant ceux que nous pourrions nommer ses alter dingo (solistes de la photo ci-dessus) vers une danse d'hébétude sur fond de ballons, cotillons... et de bergamasque déhanchée, psalmodiée à la manière une scie exaspérante.

Dominique Visse, Céline Scheen, Leonardo García Alarcón & Furio Zanasi
Notre couple épique - Circé et Ulysse, soprano et baryton -, pour être doté de nombreux apanages de timbre ou de ligne (obsédantes oraisons pour la première, pusillanimité raffinée à souhait pour le second), ne satisfait, à son tour, qu'à demi. En effet, malgré une grande appropriation de son personnage, et des aigus plus ronds que naguère, Céline Scheen paraît en-deçà de l'ampleur, du volume que son splendide rôle appelle d'évidence. En face, richissime d'inflexions, toujours aussi enjôleur, le vétéran Furio Zanasi semble, lui, moins sûr de sa partie que sa consœur. Des bémols véniels et à ce titre vite pardonnés, par exemple lors du duo d'amour proprement exceptionnel de la fin de l'Acte I... inoubliable climax qu'Alarcón fera reprendre à juste titre en bis !

Sergio Foresti
Le baryton Sergio Foresti s'acquitte fort bien de sa courte responsabilité, qui est d'ouvrir le révérencieux prologue sous les traits d'un Neptune protocolaire. Caractère autrement plus marquant, voici le "travesti inversé" (dont la drôlerie est un pilier essentiel de ce type de favola in musica, ce qu'a illustré - en négatif, ad absurdo - un récent Cavalli) : Argeste, confidente de Circé, échoit à Dominique Visse. Autre contre-ténor, autre spécialiste de la caricature, mêmes atouts que Schofrin pour la surcharge ! Cependant, Visse a davantage à chanter, et fait preuve, après tant d'années, d'une stimulante capacité à habiller ces grotesques qui auront marqué sa carrière de foucades, certes peu inédites mais continûment irrésistibles. Et, bouffonnerie oblige, si touchantes au fond.

En charge de quatre offices distincts, le ténor Fernando Guimarães appartient à la tierce majeure. Ses apparitions en Triton ou Mars, aux deux extrémités du drame, demeurent anecdotiques ; nous interpelle davantage son entêtant écot versé au surnaturel chœur des statues, où les guerriers pétrifiés par Circé implorent leur chef de les délivrer. Quant à son Euriloque, initiant et dénouant le séjour d'Ulysse sur l'île aux maléfices, il lui permet de faire, une fois encore, étalage de ses talents de narrateur et de poète - que ne gâchent ni ses épanchements de coutumière élégance, ni les sursauts incantatoires d'un lyrisme vif-argent, travaillé à la manière d'un chef d'œuvre de compagnonnage.

Deux autres prestations superlatives - deux gemmes - pour finir. Il est plaisant de constater combien, dans un opéra du premier baroque italien, la hiérarchie des emplois prima donna / primo uomo et seconda donna / secondo uomo fonctionne déjà à plein, y compris auprès des dieux. En contrepoint des tiraillements du voyageur et de son hôtesse, Vénus et Mercure sont censés tenir les ficelles de l'action, ce qui les amène à se chamailler sans répit. L'entrée de Mariana Flores représente ce qui peut, le plus parfaitement, par le seul jeu du maintien et du regard, métamorphoser une version de concert en une mise en espace. Port de déesse, véritablement, et second degré tissé d'humour irrésistible, auxquels la performance vocale ne cède en rien. Depuis les sessions du Baroque Dream, le métal de la soprano argentine n'a cessé de gagner en assise, largeur, rebonds, sans rien perdre de ses contours diaphanes, oniriques : ensorcellements incontestés, qui en font l'âme damnée rêvée de Circé.

Stéphanie de Failly (premier violon), Zachary Wilder & Mariana Flores
D'Ulysse, le double idéal se nomme Mercure, et n'est pas moins gâté en dons scéniques, par la grâce du jeu mutin et pétillant du ténor Zachary Wilder. L'aisance théâtrale de ce jeune Américain est aussi bluffante que l'éclat de son timbre solaire, au service d'un registre aigu à la ductilité insolente. Recyclé dans les dernières minutes en Apollon (ce qui lui va très bien), il trouve, avec le plus apparent naturel du monde, le moyen d'exhaler morendo un 'Giustissima sentenza' phosphorescent de promesses !

Leonardo García Alarcón 
De quoi attiser, bien sûr, toutes nos attentes, qu'il s'agisse du coffret CD annoncé... ou des futures résurrections que prépare sans aucun doute Leonardo García Alarcón. Celle de Gioseffo Zamponi - survenant si peu de temps après l'avènement de Michelangelo Falvetti - représente à n'en pas douter, par son ambition, sa prise de risque, sa complétude, un nouveau jalon important dans les parcours de la Cappella Mediterranea, du Chœur de Chambre de Namur et de l'Ensemble Clematis.

Ce jalon n'est pas parfait, nous l'avons consenti. Il est beaucoup mieux : désiré, conçu puis porté, mis au monde enfin. C'est dire à quel point nous le chérissons, jusqu'à ses défauts même, qui participent de sa grandeur.

‣ Le diaporama des sessions, sur la page Facebook de la tournée d'Ulisse all'isola di Circe.
 Le podcast de la retransmission radio, effectuée le 15 mars sur Musiq3 (remerciements à Laurent Cools !).

 Pour mémoire, Appoggiature a attribué à certains de ces intervenants liégeois, parmi d'autres musiciens, une distinction particulière, eu égard à leur travail accompli en 2011 :
Cappella Mediterranea, ensemble de l'année - Fernando Guimarães, chanteur de l'année - Leonardo García Alarcón, chef de l'année... ainsi que "leur" Diluvio Universale, disque de l'année.

 Pour en savoir davantage sur les circonstances et le contexte de la création d'Ulisse en 1650, nous recommandons la lecture de cette autre chronique, confiée par Bernard Schreuders à la revue en ligne Forum Opéra.

1) Sortie commerciale probable courant 2013, distribution Outhere Music.

(2) Petite flûte ou hautbois italien percé de neuf trous latéraux. La bombarde bretonne et le piffaro italien accompagnent souvent la cornemuse.

(3) Se reporter au nom des musiciens dans la distribution intégrale citée en pied de page.



Liège, Salle Philharmonique, dimanche 26 février 2012 - Gioseffo Zamponi (c. 1600/1610-1662),
Ulisse all'isola di Circe, favola in musica (Bruxelles, 1650) d'après l'Odyssée d'Homère.

 Cappella Mediterranea : Céline Scheen, Furio Zanasi, Mariana Flores, Dominique Visse, Fabiàn Schofrin,
Zachary Wilder, Fernando Guimarães, Sergio Foresti, Matteo Belloto.
Chœur de Chambre de Namur : Caroline Weynants, Alice Foccroulle, Joëlle Charlier, Vinciane Soille,
Benoît Giaux, Philippe Favette, Jacques Dekoninck, Vincent Antoine, Jean-Marie Marchal.

Violons : Stéphanie de Failly, Jivka Kaltcheva, Laurianne Thyssebaert, Tami Troman, Marie Haag, Jorlen Vega-Garcia, Lathika Vithanage, Madoka Nakamuru, Shiho Ono ; Altos : Kathia Robert, Benjamin Lescoat ;
Violoncelle : Benjamin Glorieux ; Contrebasse : Éric Mathot.

Cornets & flûtes à bec : Marleen Leicher, Gustavo Gargiulo, Rodrigo Calveyra ;
Flûtes à bec, piffaro & basson ténor : Elsa Franck, Johanne Maître. Piffaro : Katharina Andres.
Basson basse : Jérémie Papasergio. Sacqueboutes alto & ténor : Adam Woolf, Fabien Moulaert.
Sacqueboute  basse : Adam Bregman. Percussions : Thierry Gomar. 

Le Continuo : Lionel Desmeules, Aryel Richter, clavecin & orgues ;
Quito Gato, Thomas Dunford, théorbes & guitare ; Marie Bournisien, harpe ;
François Joubert-Caillet, basse de viole & lyre ;  Margaux Blanchard, basse de viole.

Une production conjointe de la Cappella Mediterranea, du Chœur de Chambre de Namur
et de l'Ensemble Clematis. Direction technique et artistique : Jérôme Lejeune, pour Ricercar.
Direction musicale : Leonardo García Alarcón.

 Les photographies illustrant cet article (issues non du concert de l'après-midi, mais de la répétition
du matin du 26 février) sont publiées avec l'aimable autorisation de Leonardo García Alarcón.
À l'exception de celle représentant Alarcón lui-même, elles sont toutes de l'auteur de ces lignes.


jeudi 1 septembre 2011

❛Concert❜ Passion selon saint Matthieu, Ensemble Akadêmia • À la Chaise Dieu, l'Évangile selon Françoise Lasserre.

Ajouter sa propre pierre à l'édifice interprétatif d'une Passion de Bach, c'est poser sans cesse la question majeure, celle du théâtre. Depuis des décennies serpent de mer de discussions entre mélomanes, l'étiquette « d'opéra du Cantor » n'aura jamais eu autant de raison de se trouver dans les deux grands opus narratifs qui nous sont intégralement parvenus, Saint Jean (quatre versions à partir de 1724) et Saint Matthieu (1729-1744, quatre également).

Une représentation théâtrale ne serait-elle qu'un rite séculier, voire païen ? Ne passons pas à côté de toute une dramaturgie sacrée dont l'époque baroque fut prodigue, et pas seulement en Allemagne du nord, terre d'élection de ces histoires de la Passion du Christ ! Ce qu'on appellerait aujourd'hui la lettre de mission dévolue au compositeur par les autorités de Leipzig n'a pas contribué à clarifier la donne, puisqu'elle énonce, en des termes désormais notoires (révélateurs, en creux, des pratiques en vigueur) : « composer une musique de nature qu'elle ne paraisse pas sortir d'un théâtre, mais bien plutôt qu'elle incite les auditeurs à la piété ». Place à la contemplation. Une écoute, même superficielle, de sa Saint Jean illustre pourtant que Bach n'en a pas plus tenu compte que ses prédécesseurs, tant il s'y vautre dans le drame le plus violent, et ce dès le chœur d'entrée. Plus ample, plus développée, plus méditative par contrecoup, sa cadette Saint Matthieu, offerte ce soir en l'Abbatiale Saint Robert de La Chaise-Dieu, peut se prêter à une restitution légèrement moins heurtée ; pas davantage à un hiératisme immanent.

Le cœur dramatique, c'est l'Évangéliste.


Qu’à l'occasion de cette tournée le choix de Françoise Lasserre se soit porté sur Markus Brutscher vaut profession de foi. Le ténor allemand fait assurément corps depuis une dizaine d'années avec ces emplois hors norme, s'illustrant l'an passé de manière spectaculaire en Jean sous l'autorité de Marc Minkowski. Son attention maniaque au mot, son extraversion raffinée, son dolorisme halluciné (le reniement de Pierre), ses aigus infatigables – le tout ajouté à un timbre hypnotique – composent une sorte de personnage schizophrène, tenant à la fois du protagoniste et du témoin. À rebours de certains vilipendant un excès de maniérisme, nous pensons que l'artiste rend justice au caractère même d'une Passion luthérienne baroque, l'arrachant à une tradition (trop) souvent calviniste. Lui offrir en contrepoint le Jésus de Christian Immler, pur produit du Tölzer Knabenchor et autre expert partout fêté, c'est d'autant plus une nécessité que la déclamation sereine et volontiers énigmatique de celui-ci s'illumine des exacerbations de celui-là.

Le surcroît de vérité du théâtre, c'est aussi la spatialisation, la profondeur de champ. Lasserre l’impose en recourant au double orchestre (une seule viole de gambe, toutefois) et au double chœur de deux fois douze voix, comprenant les huit solistes placés symétriquement de part et d'autre, tandis que seize chanteurs supplétifs (le ripieno) forment quatre groupes de quatre parties disposés à l'arrière-plan. En leur sein officient les intervenants ponctuels tels que Pierre, les servantes, l'épouse de Pilate, etc., Pilate lui-même, ainsi que Judas, étant incarnés par Benoît Arnould et Philippe Roche. C'est en solo que ces deux basses donnent le meilleur d'elles-mêmes : Roche sans doute plus débonnaire qu'affligé, mais admirable de phrasé, Arnould, d'un dépouillement quasi mystique en un Mache dich, mein Herze, rein au balancement commotionnel.

Des deux ténors, si Johannes Weiss fait preuve d'une belle vaillance, presque surdimensionnée pour son seul Geduld !, c'est Vincent Lièvre-Picard (photo ci-contre) qui, par un Ich will bei meinem Jesu wachen également unique, mérite toutes les louanges : pour sa beauté de verbe, son délié et sa clarté d'aigus scellant l'apport à ce répertoire d'un vrai métier de haute-contre. La répartition des airs d'alto n'est pas égalitaire, Paulin Bündgen n'en ayant qu'un à son actif, quoique conséquent : la mélopée sans fin de Können Tränen meiner Wangen à laquelle il apporte une douceur inouïe – un peu monochrome peut-être, à moins qu'elle ne soit empruntée. Damien Guillon, en charge de tout le reste, tutoie les anges d'un bout à l'autre de cette part fondamentale de la Passion. Outre la splendeur intrinsèque de son matériau, le contre-ténor français régale d'un souffle, d'une précision technique et d'inflexions piétistes tout à fait en phase avec le propos – en miroir parfait avec l'Évangéliste. Très attendu, l'Erbarme dich ne déçoit pas, Guillon y faisant d'autant plus d'effet qu'assaut de pudeur ; Ach ! Nun ist mein Jesus hin !, ouverture de la seconde section, est plus abouti encore, tant par sa messa di voce sûre et translucide que par sa richesse expressive.

En soprano, Céline Scheen, qui ne cède que le premier air à sa consœur Cécile Kempenaers, n'a pas une voix extrêmement puissante, mais une musicalité hors pair, certainement, ocellant de ses aigus surnaturels les voûtes de l'Abbatiale, en particulier lors d'un Aus Liebe, aus Liebe incantatoire. Le doux tapis sonore qu'y tissent les instruments obligés (flûte, hautbois), interlocuteurs bien plus que faire-valoir, témoigne autant du talent des musiciens que du savoir-faire de la cheffe qui les a formés. Celle-ci n'a pas son pareil pour tirer le meilleur de ces obbligati dont la Saint Matthieu est littéralement truffée : pas moins de dix récitatifs drus et intenses, nourris de ces délicates interventions instrumentales, viennent prendre place avant des airs eux aussi enrichis de ces apports.


Françoise Lasserre (photo ci-dessus) et Akadêmia : voilà une équipe à l'opposé de toute forme de "coup", coup de menton ou coup marketing. Depuis des années, un répertoire, une manière d'être et une stimulante discographie se structurent, souvent éclairée par la présence de fidèles, Damien Guillon en premier lieu. La conduite des deux orchestres ici convoqués se situe très au delà de la simple excellence technique, comme l'est celle des deux groupes de choristes : ces derniers, magnifiques, de la souplesse orante sans excès de pathos des trois chœurs monumentaux, à la crudité poignante des vociférations de la turba -  sans omettre les apaisants chorals.

Dès lors, il n'est plus que de se laisser bercer par la sollicitude – oserons-nous écrire la tendresse ? – des regards et gestes avec lesquels la maîtresse d'œuvre parachève son ministère. Après tout, cette histoire ne nous parle que d'amour ; c'est aussi cela, le théâtre.


L'article original publié sur Anaclase peut être lu ICI.

Johann Sebastian Bach (1685-1750) - Matthäus Passion (Passion selon saint Matthieu) - Ensemble Akadêmia, direction Françoise Lasserre - Festival de La Chaise Dieu, Abbatiale saint Robert, 24 août 2011.

À consulter avec profit, le site d'Akadêmia.

Crédits iconographiques : Vincent Lièvre Picard, © vincentlievrepicard.com • Françoise Lasserre, © FEVIS.