mercredi 14 mars 2012

❛Concert❜ Liège : Cappella Mediterranea, Ensemble Clematis, Chœur de Chambre de Namur • Alarcón, Zamponi, Ulysse... ou la Possibilité d'une Île.

L'effectif réuni à la Salle Philharmonique de Liège pour l'ultime répétition, le matin du dimanche 26 février 2012
Bruxelles, Festival du Sablon, 29 avril 2006. À la tête de "son" Ensemble Clematis et d'un petit groupe de chanteurs, Leonardo García Alarcón dirige - pour la première fois depuis l'unique reprise de 1655 - ce qui fut le premier opéra joué dans la capitale brabançonne, Ulisse all'isola di Circe, écrit par l'assez obscur Gioseffo Zamponi (c.1600/1610-1662) le 24 février 1650, en l'honneur des noces de Philippe IV d'Espagne et Marie-Anne d'Autriche. 1650, ce n'est après tout que neuf années après l'Incoronazione di Poppea, et treize après l'ouverture du premier "théâtre lyrique" à Venise, ce qui n'attribue pas aux Pays-Bas un si honteux bonnet d'âne... d'autant que l'ouvrage en impose ! Marqué par les styles vénitien (Zamponi venait manifestement de séjourner sur la Lagune) et romain, il a pour lui une matière abondante (plus de deux heures et demie) et de très haute qualité - ce qui n'a pas échappé au chef argentin, dès lors désireux de le remettre sur le métier, nanti d'une équipe plus pléthorique.

L'occasion vient de lui en être fournie par l'infatigable Jérôme Lejeune, dans la perspective bien sûr  d'un report discographique auprès du label Ricercar (1) : c'est à l'issue des séances d'enregistrement, à la Salle Philharmonique de Liège, qu'Alarcón a pu, le 26 février dernier, proposer cette fois Ulisse avec l'effectif conséquent que les sources ont relevé lors de la création. C'est ainsi qu'y ont été réunis la Cappella Mediterranea, des solistes du Chœur de Chambre de Namur et l'Ensemble Clematis. Parmi les chanteurs, du beau linge venu en droite ligne du Vespro a San Marco et du Diluvio Universale : Mariana Flores, Fernando Guimarães, Caroline Weynants, Matteo Bellotto... aux côtés des mêmes Ulysse et Circé qu'en 2006, Furio Zanasi et Céline Scheen. S'y associent des pointures telles que Sergio Foresti et Dominique Visse ; et encore, une jeune pousse du nom de Zachary Wilder.

Leonardo García Alarcón, Caroline Weynants, & trois solistes du Chœur de Chambre de Namur
Au long de trois actes précédés d'un prologue, la pièce trousse ses vicissitudes d'après un épisode de l'Odyssée : le séjour d'Ulysse sur l'île de la magicienne Circé, au cours duquel le héros d'Homère libère ses compagnons de traversée, que la tenancière des lieux a transmués en cochons (ou en pierres, suivant l'humeur). Autour d'eux gravitent des personnages de l'épopée : les confidents Euriloque et Argeste, des Satyres, des Tritons - couronnés d'un aréopage de dieux au nom latinisé, Vénus, Mercure, Neptune, Mars et Jupiter. La forme quant à elle convoque des ressources vénitiennes, qu'on n'oserait encore qualifier de standards, compte tenu de la jeunesse du genre. S'y dégustent sans parcimonie, près de trois heures durant, ritornello, recitar cantando, mezz'aria, aria, duo, coro... d'une diversité et d'une hauteur d'inspiration qui n'ont, finalement, rien à envier à un Cavalli. Le collège instrumental attesté par les archives s'avère pour sa part très fourni, ce qui a permis au fougueux chef de réunir neuf violons, deux altos, violoncelle et contrebasse ; ceux-ci épaulés par plusieurs cornets, des sacqueboutes et bassons de plusieurs tessitures - flûtes à bec, piffari (2), percussions. Et le continuo.

Le continuo ! clef de voûte de toute entreprise baroque digne de ce nom, surtout en matière d'opéra "primitif". D'après certaines sources, rien moins que Saint-Luc, au luth, et Kerll, à l'orgue, le tinrent - aussi bien pour la première de 1650, que pour la session de 1655,  offerte à la reine déchue Christine de Suède. À Leonardo García Alarcón et Aryel Richter, présentement, de tisser une trame à partir de la basse subsistante et de choisir les intervenants adéquats. Total coup de maître ! Au sein d'un concert profus en trouvailles capiteuses, le continuo d'Ulisse all'isola di Circe, mouture liégeoise 2012, est clairement l'un de des constituants les plus réussis ; et sans hésitation possible, ce que nous avons jamais entendu de plus parachevé, de plus poétique en la matière.

Des séquences vidéo des répétitions d'Ulisse all'isola di Circe, Liège, février 2012
À la manœuvre : un clavecin, deux orgues, deux théorbes, une guitare, deux basses de viole, une lyre et - raffinement absolu - une harpe. Abondance de biens ne nuit pas, tant il n'est pas question ici de gargarisme quantitatif, mais bel et bien de combinaisons, d'invention, d'audace ! C'est merveille d'entendre tant de faconde harmonique et contrapuntique, tant d'imagination (aux cordes pincées, en particulier), tant de variété dans les coloris, au service de ce qui n'est perçu, parfois, que comme un soutien purement fonctionnel. Ce groupe "continuiste", évoluant tel un corpus certes imbriqué mais autonome, en parviendrait presque à imposer ses fulgurances... en tant que moteur de l'opéra (3).

Pareil faste assène aux autres protagonistes, on s'en doute, un challenge épicé. Les cordes de Clematis, raisonnablement sollicitées, offrent, aux côtés du premier violon Stéphanie de Failly (l'artiste qui a retrouvé et rendu à nos oreilles le manuscrit de Zamponi), une belle translucidité de texture, propre à évoquer les sortilèges de Circé. Les vents - magnifiques cornets - régalent de même, bassons et sacqueboutes très exposés conférant à l'Ulisse une résonance fortement ambrée, et cuivrée ; celle-ci un peu trop revendiquée peut-être, car la Sinfonia liminaire livre nombre d'écarts de justesse en provenance de ces pupitres... Approximations peu dommageables, tant la rectitude sait heureusement reprendre ses droits dès le Prologo.

Leonardo García Alarcón, Matteo Bellotto, Caroline Weynants & Fernando Guimarães
Au rang des individualités vocales - dont l'engagement sans faille dans un projet aussi lourd doit être vivement applaudi - les mérites purement musicaux sont, de même, inégaux. Certes, parmi les solistes du Chœur de Chambre de Namur, en tout point dignes de leur réputation élogieuse (3), est remarquée la fidèle Caroline Weynants, tour à tour suivante de Circé et déesse Pallas de haut vol. Las ! une déception assez nette provient de la basse Matteo Bellotto, hier Dieu impérial dans le Diluvio de Falvetti ; et ce 26 février improbable Jupiter (autre divinité), réduit à une apparition conclusive de terne sermonneur, aussi peu charismatique que possible.

Fabiàn Schofrin & des solistes du Chœur de Chambre de Namur 
Fabiàn Schofrin accuse, de même, une fatigue de matériau relativement patente. Mais lui, en revanche, a l'incarnation sous la peau, surtout quand celle-ci se nomme abattage : les compositions "décalées" pour alto du répertoire vénitien lui tombent à ravir dans la voix, comme dans l'aplomb. Ainsi de ce Satyre sarcastique et allumé, aux imprécations acides, entraînant ceux que nous pourrions nommer ses alter dingo (solistes de la photo ci-dessus) vers une danse d'hébétude sur fond de ballons, cotillons... et de bergamasque déhanchée, psalmodiée à la manière une scie exaspérante.

Dominique Visse, Céline Scheen, Leonardo García Alarcón & Furio Zanasi
Notre couple épique - Circé et Ulysse, soprano et baryton -, pour être doté de nombreux apanages de timbre ou de ligne (obsédantes oraisons pour la première, pusillanimité raffinée à souhait pour le second), ne satisfait, à son tour, qu'à demi. En effet, malgré une grande appropriation de son personnage, et des aigus plus ronds que naguère, Céline Scheen paraît en-deçà de l'ampleur, du volume que son splendide rôle appelle d'évidence. En face, richissime d'inflexions, toujours aussi enjôleur, le vétéran Furio Zanasi semble, lui, moins sûr de sa partie que sa consœur. Des bémols véniels et à ce titre vite pardonnés, par exemple lors du duo d'amour proprement exceptionnel de la fin de l'Acte I... inoubliable climax qu'Alarcón fera reprendre à juste titre en bis !

Sergio Foresti
Le baryton Sergio Foresti s'acquitte fort bien de sa courte responsabilité, qui est d'ouvrir le révérencieux prologue sous les traits d'un Neptune protocolaire. Caractère autrement plus marquant, voici le "travesti inversé" (dont la drôlerie est un pilier essentiel de ce type de favola in musica, ce qu'a illustré - en négatif, ad absurdo - un récent Cavalli) : Argeste, confidente de Circé, échoit à Dominique Visse. Autre contre-ténor, autre spécialiste de la caricature, mêmes atouts que Schofrin pour la surcharge ! Cependant, Visse a davantage à chanter, et fait preuve, après tant d'années, d'une stimulante capacité à habiller ces grotesques qui auront marqué sa carrière de foucades, certes peu inédites mais continûment irrésistibles. Et, bouffonnerie oblige, si touchantes au fond.

En charge de quatre offices distincts, le ténor Fernando Guimarães appartient à la tierce majeure. Ses apparitions en Triton ou Mars, aux deux extrémités du drame, demeurent anecdotiques ; nous interpelle davantage son entêtant écot versé au surnaturel chœur des statues, où les guerriers pétrifiés par Circé implorent leur chef de les délivrer. Quant à son Euriloque, initiant et dénouant le séjour d'Ulysse sur l'île aux maléfices, il lui permet de faire, une fois encore, étalage de ses talents de narrateur et de poète - que ne gâchent ni ses épanchements de coutumière élégance, ni les sursauts incantatoires d'un lyrisme vif-argent, travaillé à la manière d'un chef d'œuvre de compagnonnage.

Deux autres prestations superlatives - deux gemmes - pour finir. Il est plaisant de constater combien, dans un opéra du premier baroque italien, la hiérarchie des emplois prima donna / primo uomo et seconda donna / secondo uomo fonctionne déjà à plein, y compris auprès des dieux. En contrepoint des tiraillements du voyageur et de son hôtesse, Vénus et Mercure sont censés tenir les ficelles de l'action, ce qui les amène à se chamailler sans répit. L'entrée de Mariana Flores représente ce qui peut, le plus parfaitement, par le seul jeu du maintien et du regard, métamorphoser une version de concert en une mise en espace. Port de déesse, véritablement, et second degré tissé d'humour irrésistible, auxquels la performance vocale ne cède en rien. Depuis les sessions du Baroque Dream, le métal de la soprano argentine n'a cessé de gagner en assise, largeur, rebonds, sans rien perdre de ses contours diaphanes, oniriques : ensorcellements incontestés, qui en font l'âme damnée rêvée de Circé.

Stéphanie de Failly (premier violon), Zachary Wilder & Mariana Flores
D'Ulysse, le double idéal se nomme Mercure, et n'est pas moins gâté en dons scéniques, par la grâce du jeu mutin et pétillant du ténor Zachary Wilder. L'aisance théâtrale de ce jeune Américain est aussi bluffante que l'éclat de son timbre solaire, au service d'un registre aigu à la ductilité insolente. Recyclé dans les dernières minutes en Apollon (ce qui lui va très bien), il trouve, avec le plus apparent naturel du monde, le moyen d'exhaler morendo un 'Giustissima sentenza' phosphorescent de promesses !

Leonardo García Alarcón 
De quoi attiser, bien sûr, toutes nos attentes, qu'il s'agisse du coffret CD annoncé... ou des futures résurrections que prépare sans aucun doute Leonardo García Alarcón. Celle de Gioseffo Zamponi - survenant si peu de temps après l'avènement de Michelangelo Falvetti - représente à n'en pas douter, par son ambition, sa prise de risque, sa complétude, un nouveau jalon important dans les parcours de la Cappella Mediterranea, du Chœur de Chambre de Namur et de l'Ensemble Clematis.

Ce jalon n'est pas parfait, nous l'avons consenti. Il est beaucoup mieux : désiré, conçu puis porté, mis au monde enfin. C'est dire à quel point nous le chérissons, jusqu'à ses défauts même, qui participent de sa grandeur.

‣ Le diaporama des sessions, sur la page Facebook de la tournée d'Ulisse all'isola di Circe.
 Le podcast de la retransmission radio, effectuée le 15 mars sur Musiq3 (remerciements à Laurent Cools !).

 Pour mémoire, Appoggiature a attribué à certains de ces intervenants liégeois, parmi d'autres musiciens, une distinction particulière, eu égard à leur travail accompli en 2011 :
Cappella Mediterranea, ensemble de l'année - Fernando Guimarães, chanteur de l'année - Leonardo García Alarcón, chef de l'année... ainsi que "leur" Diluvio Universale, disque de l'année.

 Pour en savoir davantage sur les circonstances et le contexte de la création d'Ulisse en 1650, nous recommandons la lecture de cette autre chronique, confiée par Bernard Schreuders à la revue en ligne Forum Opéra.

1) Sortie commerciale probable courant 2013, distribution Outhere Music.

(2) Petite flûte ou hautbois italien percé de neuf trous latéraux. La bombarde bretonne et le piffaro italien accompagnent souvent la cornemuse.

(3) Se reporter au nom des musiciens dans la distribution intégrale citée en pied de page.



Liège, Salle Philharmonique, dimanche 26 février 2012 - Gioseffo Zamponi (c. 1600/1610-1662),
Ulisse all'isola di Circe, favola in musica (Bruxelles, 1650) d'après l'Odyssée d'Homère.

 Cappella Mediterranea : Céline Scheen, Furio Zanasi, Mariana Flores, Dominique Visse, Fabiàn Schofrin,
Zachary Wilder, Fernando Guimarães, Sergio Foresti, Matteo Belloto.
Chœur de Chambre de Namur : Caroline Weynants, Alice Foccroulle, Joëlle Charlier, Vinciane Soille,
Benoît Giaux, Philippe Favette, Jacques Dekoninck, Vincent Antoine, Jean-Marie Marchal.

Violons : Stéphanie de Failly, Jivka Kaltcheva, Laurianne Thyssebaert, Tami Troman, Marie Haag, Jorlen Vega-Garcia, Lathika Vithanage, Madoka Nakamuru, Shiho Ono ; Altos : Kathia Robert, Benjamin Lescoat ;
Violoncelle : Benjamin Glorieux ; Contrebasse : Éric Mathot.

Cornets & flûtes à bec : Marleen Leicher, Gustavo Gargiulo, Rodrigo Calveyra ;
Flûtes à bec, piffaro & basson ténor : Elsa Franck, Johanne Maître. Piffaro : Katharina Andres.
Basson basse : Jérémie Papasergio. Sacqueboutes alto & ténor : Adam Woolf, Fabien Moulaert.
Sacqueboute  basse : Adam Bregman. Percussions : Thierry Gomar. 

Le Continuo : Lionel Desmeules, Aryel Richter, clavecin & orgues ;
Quito Gato, Thomas Dunford, théorbes & guitare ; Marie Bournisien, harpe ;
François Joubert-Caillet, basse de viole & lyre ;  Margaux Blanchard, basse de viole.

Une production conjointe de la Cappella Mediterranea, du Chœur de Chambre de Namur
et de l'Ensemble Clematis. Direction technique et artistique : Jérôme Lejeune, pour Ricercar.
Direction musicale : Leonardo García Alarcón.

 Les photographies illustrant cet article (issues non du concert de l'après-midi, mais de la répétition
du matin du 26 février) sont publiées avec l'aimable autorisation de Leonardo García Alarcón.
À l'exception de celle représentant Alarcón lui-même, elles sont toutes de l'auteur de ces lignes.


2 commentaires:

  1. Ce jalon n'est pas parfait, nous l'avons consenti. Il est beaucoup mieux : désiré, conçu puis porté, mis au monde enfin. C'est dire à quel point nous le chérissons, jusqu'à ses défauts même, qui participent de sa grandeur .........

    ......... Ca, c'est de l'inteligence journalistique . On critique de manière constructive, ce sont des critiques que font grandir à l'artiste.... même les défauts on une place dans la beauté..... Et sourtout on a de l'éducation et le réspet dans l'écriture...... Merci Appoggiature !!!!!

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    1. Cher, très cher Fabiàn, je vous remercie infiniment pour ce compliment, qui rejaillit naturellement sur vous-même, vos collègues, et tous les artistes que nous avons tant de plaisir à chroniquer sur 'Appoggiature' !
      Le respect absolu des musiciens, qui est un devoir intangible quand on se pique de vouloir rendre compte de leur travail, cela comporte aussi l'honnêteté. Ce n'est certainement pas leur rendre service que de ne pas restituer son ressenti en âme et conscience... Merci encore à vous de l'avoir si bien compris, et restitué ici. :)

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