mercredi 28 mars 2012

❛Opéra❜ Le Monde de la Lune au Théâtre Mouffetard • Les Contes Drolatiques et Lunatiques de Papa Haydn, selon la Compagnie "Manque Pas d'Airs".

 Josef Haydn par Ludwig Guttenbrunn (c. 1770)
C'est en 1777 que Joseph Haydn (1732-1809) composa - et proposa - à la cour d'Esterhazà son septième ouvrage lyrique, Il Mondo della Luna (Le Monde de la Lune), une resucée du dramma giocoso que le grand dramaturge Carlo Goldoni (1707-1793) avait conçu en 1750 pour Baldassare Galuppi. Cet opéra habile, farci de maints travestissements qui ne sont pas sans évoquer Così fan tutte, jouit d'une bonne renommée au sein d'un corpus à la postérité plutôt ingrate. Il fut en effet l'un des premiers - sinon le premier - de son auteur à reconquérir la plénitude de ses droits scéniques dans l'immédiat après-guerre. C'était au cours d'un Festival d'Aix encore adolescent : 1959, soit deux ans, pas plus, après le mythique Così (justement) qui lança Teresa Berganza. Il est d'autant  plus plaisant de découvrir l'adaption (1) qu'en ont troussée Camille Delaforge, Alexandra Lacroix et la Compagnie Manque Pas d'Airs pour le Théâtre Mouffetard, qu'au même moment le Théâtre du Châtelet propose - avec de tout autres moyens, convenons-en - sa propre lecture d'Orlando Paladino... Comme un frémissement, sur la place de Paris, de cette Haydn Renaissance lyrique, timidement observée en Europe depuis le bicentenaire de la disparition du compositeur ?

Avec plus de pertinence que dans la plupart de ces exercices, parfois nombrilistes, la note d'intention d'Alexandra Lacroix éclaire finement ce que le premier tableau (photo ci-dessous) révèle sans détour. Non seulement l'action est transposée - ce qui, pour tout scénographe se piquant d'opéra, est devenu depuis des lustres un passage obligé, si ce n'est un totem - mais elle l'est à un moment précis de notre histoire récente, sous la forme d'un pied de nez subtil envers le sujet de l'action. Nous sommes en effet plongés dans ces années '70 immédiatement accolées... à la conquête de la Lune (1969), cette Lune fantasmée dont Goldoni et Haydn font leur miel.

Guilhem Souyri (assis), Buonafede, & Cecil Gallois, Ecclitico - © Accent Tonique
Fantasmée, fantasme : là est le nœud gordien, pas seulement par la crédulité lunaire de ce benêt de Buonafede, le barbon dont la fille Clarice et la camériste Lisetta sont l'objet des convoitises masculines. Également par le statut de la femme-objet que la trame de la pièce (2) sert sur un plateau, permettant à Lacroix de pimenter son contexte de connotations féministes bien à leur place à l'époque retenue ; toute de liberté sexuelle, d'égalité revendiquée et de militantisme sans tabous. Cependant que les roublards Ecclitico (3) et Cecco s'emploient à dérouler leur stratagème pour s'unir à leurs belles, le stupide berné démontre qu'il est un père non seulement tyrannique, mais encore lubrique (Buonafede lisant 'Penthouse', photo ci-dessus). Ceci nous vaut une impayable scène de voyeurisme à la lunette astronomique, comme une sorte de peep-show astral... n'outrepassant que peu, finalement, les mots eux-mêmes, selon lesquels notre naïf taulier découvrirait sur la Lune de ravissantes créatures caressées par des vieux (!).

Une vue d'artiste du Monde de la Lune, © Monika Legenstein
Retenons que la revue spécialisée que feuillette fiévreusement Buonafede est un fleuron de la décennie visée,  évoquée çà et là - avec un  total bonheur - par une foule d'objets caractéristiques induisant, pour qui les a connus, un effet madeleine de Proust parmi les plus radicaux ! Surgissent des blocs de mobilier empilables aux couleurs flashy, des tapis à longs poils, une balance Terraillon ; une carafe "Pastis 51" très vintage, un jeu de Scrabble et un autre de Lego ; et puis, des sièges et vêtements connotés, sans omettre l'informatique balbutiante et les téléviseurs "coque" en noir et blanc... Le fin du fin réside dans l'usage (par le patriarche toujours, décidément voyeur impénitent) d'un stéréoscope Lestrade...  dont on devine que les vues proposées ne sont pas d'ordre purement touristique.

Cecil Gallois (debout), François Rougier, Charlotte Dellion, Guilhem Souyri & Anna Reinhold - © Accent Tonique
La combinazione ourdie par la gent domestique - sans ressortir forcément à la lutte des classes audacieusement annoncée en plaquette de présentation - devient, en tout cas, un coin enfoncé dans un machisme déliquescent, que les deux donzelles pilonnent à qui mieux mieux. Le clou du spectacle est sans conteste le finale de l'Acte I, enlevé à cent à l'heure et d'une irrésistible drôlerie : notre Buonafede, drogué, censé connaître l'ascension vers la Lune, s'endort sur un bel effet de bruitages psychédéliques se lovant dans les volutes du piano-forte (photo ci-dessous) !

La suite, pour demeurer fort honorable, n'en est pas moins en-deçà : le jardin d'Ecclitico, aménagé pour faire croire au sol lunaire, est bien peu onirique et traîne cette parcimonie en longueur, à l'image de ces châteaux de sable répliqués à l'envi... comme s'il s'agissait de tromper un ennui qui point. À la décharge de l'équipe, c'est le livret lui-même qui s'essouffle, malgré de réjouissantes saillies telles que le couronnement de Lisetta en Impératrice de la Lune. Fort heureusement, l'espièglerie et la fraîcheur reviendront à point nommé pour rehausser d'esprit un lieto fine escamotéaussi lénifiant que sa fonction peut lui imposer.

Charlotte Dellion (debout), Anna Reinhold & Guilhem Souyri - © Accent Tonique
Musicalement, le plus fort est, aussi, au premier acte. Bien découpé, malgré la réduction opérée au sein de la partition, en une succession cohérente de morceaux, il offre des airs épicés trahissant bien mieux que du métier (certains, à l'image de l'Una donna come me de Lisetta, sont parfois chantés dans des récitals). La faconde de "Papa Haydn" n'est pas moins généreuse dans les II et III : elle devient seulement plus prévisible.

Ainsi nos deux émancipées, Anna Reinhold et Charlotte Dellion (Lisetta et Clarice, une pincée des futures Dorabella et Fiordiligi) sont-elles à leur meilleur au début, l'abattage scénique ne le cédant en rien au placement juste et à la ligne délicate. Surtout chez la seconde, techniquement prometteuse de bout en bout (et ravissante de timbre). Cecil Gallois, en Ecclitico, hérite du seul emploi de castrat écrit par le compositeur, colorant exquisément son unique air de cynique désabusé, agrémenté de quelques ensembles, de son contre-ténor plaisant. L'émission franche du baryton Guilhem Souyri, adroitement projetée, est sans doute moins raffinée, le recto tono la rendant monocorde ; mais cela sied bien à son Buonafede, par ailleurs (trop ?) juvénile, et suffisamment séduisant pour que sa soubrette se laisse entreprendre sans trop de mauvaise volonté.

Camille Delaforge, © non communiqué
L'uniformité n'est sûrement pas le travers du Cecco de François Rougier, aussi bon comédien que tenore lirico accompli, matériau intéressant, vocalité sûre et nuances à gogo - prestance et conviction. De pareils compliments reviennent à Camille Delaforge, signataire de cette version allégée (mais sûrement pas famélique) d'une roborative pochade ; capable, au surplus, de veiller en permanence depuis son roucoulant piano-forte au liant de tous ces ingrédients riches en suc. Nantie de suffisamment de couleurs pour donner le change en l'absence d'orchestre, elle oriente avec tact le chant vers la canzonetta ("chansonnette", au vrai mélodie) : cette osmose capiteuse entre la voix et le clavier, dans laquelle il est encore souvent oublié qu'Haydn excella.

Voici un peu plus d'une heure et demie de rêverie drolatique (et lunatique), bien jouée et bien chantée, portée par un impeccable esprit de troupe ! Quelques réserves mineures ne l'empêcheront pas d'en remontrer haut la main à des pensums prétentieux, servis à l'occasion dans des théâtres lyriques huppés.

 Le Monde de la Lune (Esterhazà, 1777), de Joseph Haydn d'après Carlo Goldoni.
Jusqu'au 21 avril 2012, du mercredi au samedi à 20h30 et le dimanche à 15h.

(1) Il Mondo della Luna, version Mouffetard 2012, est à la fois une adaptation, et une réduction d'une bonne heure de musique par la suppression de deux rôles, Ernesto et Flaminia, et des chœurs. Et surtout par le fait que la partition se trouve circonscrite au piano-forte, en charge de tout le soutien aux chanteurs.

(2) D'après Manque Pas d'Airs "Afin d’épouser la fille du riche Buonafede, barbon passionné d’astronomie, Ecclitico se fait passer pour un astrologue qui pourrait lui obtenir une invitation sur la Lune. Il le dupe avec un télescope trafiqué montrant des jeunes filles caressantes. Conquis, Buonafede décide de suivre Ecclitico et boit ce qu’il pense être la potion permettant d’alunir... Aidé par le valet Cecco, Ecclitico transforme son jardin et réveille Buonafede, persuadé d’être arrivé à destination. Le crédule savoure alors les joies lunaires puis réclame sa servante et sa fille, faveur qui lui sera accordée s’il accepte de les donner en mariage aux prétendus citoyens de la Lune Cecco et Ecclitico. Buonafede accepte et va jusqu’à se délester de son or. La trahison est révélée et Buonafede, d’abord furieux, finit par tout pardonner."

(3) Ecclitico, l'écliptique - voilà qui est képlérien en diable, et fort docte...



 Une production de la Compagnie Manque Pas d’Airs -
Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard Paris 5e - www.theatremouffetard.com -
Location au 01 43 31 11 99, du mardi au samedi de 13h à 19h.

 Charlotte Dellion, soprano ; Cecil Gallois, contre-ténor ; François Rougier, ténor ;
Guilhem Souyri, baryton-basse ; Anna Reinhold, mezzo-soprano ;
 Camille Delaforge, piano-forte & direction musicale ; Alexandra Lacroix, mise en scène.

‣ Retrouvez l'air 'Una donna come me', que chante Silvia Tro Santafé dans la production
dirigée par René Jacobs à Innsbruck en 2001 : http://www.youtube.com/watch?v=KVxtgWL4R3s


2 commentaires:

  1. Bravo pour cette belle critique, à la fois documentée et précise qui reflète parfaitement ce spectacle grâce auquel j'ai passé un très bon moment.
    Christian

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    1. Cher Christian,
      Merci pour ce commentaire ; je pense en effet que de telles initiatives doivent être applaudies, défendues, louangées et propagées comme il se doit. Elles sont pleines de talent, de jeunesse et d'amour d'un art pas si souvent bien servi (c'est un euphémisme) en nos contrées... Mille bravos encore, donc, à la Compagnie 'Manque Pas d'Airs' !
      À bientôt,
      Jacques

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