dimanche 24 février 2013

❛Opéra❜ Gaetano Donizetti, La Favorite enfin en version originale française, au T.C.E. ● Service minimum scénique, mais haute qualité musicale.

Marc Laho, Alice Coote et Ludovic Tézier - © V. Pontet, Théâtre des Champs-Élysées
S'agit-il d'un chef d'œuvre ? Sans doute pas, mais l'amateur d'opéra n'écoute-t-il (et ne voit-il) que des chefs d'œuvres ? S'agit-il d'un excellent livret ? Oh que non, mais l'amateur d'opéra n'écoute-t-il (et ne voit-il) que des drames raffinés, tels que Der Rosenkavalier ? S'agit-il - à défaut - d'un texte littéraire ? Grand Dieu, non plus ; et il s'en faut ! Mais l'amateur d'opéra n'écoute-t-il (et ne voit-il), en français ou dans d'autres langues, que des pièces dignes de Bernanos (1) ?

S'agit-il , au moins,  d'une bonne synthèse scénographie-décors-costumes ? Pas très excitante, au vrai ! Guère imaginative, plutôt nue (illustrations ci-dessus, et plus bas). Non point "nulle", en tout cas, à condition de savoir passer outre le statisme récurrent des personnages, et l'assez grotesque "danse des canards" d'un chœur à flonflons (photo plus bas) (2). Mais... l'amateur d'opéra ne voit-il œuvrer sur les plateaux que des génies de la mise en scène ?

Les créateurs Stolz & Duprez, gravure contemporaine
Deviendrions-nous adepte de la méthode Coué ? Avouons : ce spectacle comporte plus de raisons de se réjouir que de se lamenter. Pourquoi nier que nous ressortons de cette Favorite du Théâtre des Champ-Élysées touché en plein cœur, littéralement imbibé de musique ? Une Favorite, non une Favorita, ENFIN redonnée dans sa langue française originale, celle du Grand Opéra de 1840, tiré d'une obscure intrigue médiévale et ibérique, d'exactement un demi-millénaire antérieure.

Nous quittons l'Avenue Montaigne effectivement aux anges (3), parce les individualités réunies pour l'occasion sont remarquables, à défaut d'exceptionnelles. Quel quatuor (voire sextuor) vocal, pas seulement tissu de personnalités - mais de synergie,  de parfait collectif... et, osons le mot puisque le sujet traite de religion : de communion.

Ludovic Tézier est un Alphonse XI de Castille non seulement royal, mais carrément... impérial. Sonore, dense, coloré, souple ! Stature (physique et vocale) d'airain, il revendique dans ce Donizetti encore italianisant, cinq ans après Lucia di Lammermoor, une aura qui le fait héritier d'un Renato Bruson, l'un des plus grands barytons à avoir servi le compositeur bergamasque. Dommage que la cabalette de son unique air n'ait pas été doublée ? À cette infime réserve près, il s'agit, de la part du Français, d'une démonstration supplémentaire, et non des moindres.

La scène du bal - © V. Pontet, Théâtre des Champs-Élysées
Alice Coote, une Britannique déjà nantie d'un pedigree varié, est ici une grande satisfaction. Entravée semble-t-il, au long des représentations précédentes, par une vilaine affection respiratoire, elle trouve la force, en ce 17 février, de n'en (presque) rien laisser paraître. Le personnage déchiré - et déchirant - de Leonor, écrit pour la "légendaire" Rosine Stolz, arbore une tessiture effrayante, que fait particulièrement ressortir l'une des seules grandes scènes de l'opéra véritablement passées à la postérité : Ô mon Fernand (Acte III).

Occasion pour la cantatrice de mettre en lumière un velouté plutôt homogène, sans trop déplaisant hiatus de passage. Le bas et le medium sont assez ronds, solides, souvent sensuels ; l'aigu paraît plus mince, voire volatil, mais reste offert avec toute la précision requise. L'investissement émotionnel, quant à lui, est considérable et achève de convaincre.

Gaetano Donizetti (1797-1848)
Balthazar, le père supérieur du monastère de Compostelle, est un prototype pré-verdien : sorte de Padre Guardiano mâtiné de Grand Inquisiteur. Net, sans esbroufe, en vraie basse noble, Carlo Colombara régale d'une composition à laquelle ne pourrait être reprochée (très à la marge) qu'un léger manque de mordant, surtout dans les velléités d'excommunication de l'ecclésiastique à l'égard du roi... Des invectives où doivent précisément souffler - avec un quart de siècle d'avance - les frissons apocalyptiques du conflit des  deux basses, trône et autel, de Don Carlos.

À louanger, que ce soit pour lui, comme pour l'autre non francophone Coote, une diction française tout à fait remarquable : à peine une pointe d'accent. Cela étant, répétons que rien d'autre n'est à attendre des librettistes Royer et Vaëz que des poncifs et autres chevilles, aujourd'hui terriblement vieillis.

Paolo Arrivabeni - © www.ramifications.be/Interviews/stefano_mazzonis.htm
L'excellent ténor belge Marc Laho prend la place de Celso Albelo, initialement programmé - cela, avec tant de finesse et de grâce (comme dit le nom même de son emploi) ! À l'épreuve d'une partie éreintante destinée à une autre légende, Gilbert Duprez (créateur de l'Arnold de Guillaume Tell !) voici un timbre de luxe, mi-Beuron mi-Alagna : technique accomplie, aigus plaisants, nuances dispensées sans avarice. Un miel sonore à peine édulcoré par une pointe de fatigue hautement pardonnable à l'acte IV.

Une version originale française
De fait, cet acte repose presque tout entier sur les épaules des jeunes amants (les atermoiements contradictoires de Fernand y dépassant, d'ailleurs, toute vraisemblance). Depuis le magnifique chœur d'entrée jusqu'à la fin, prégnante, sans détour verbeux, il n'est pas une de ses mesures qui ne se meuve dans les cimes, ce qui prouve à quel point Gaetano Donizetti n'était pas seulement qu'un faiseur à grande échelle (soixante-dix opus).

Raffinement exquis, les petits rôles de Don Gaspar et Inès échoient à de chanteurs de qualité, en les personnes de Loïc Félix (surtout) et Judith Gauthier. C'est assez dire, à nouveau, l'investissement qualitatif de cette production.

Enfin, dernière raison d'être ravi, l'osmose. Non seulement pilote habile de cette belle escouade de gosiers, Donizetti sait plus qu'avant se faire orchestrateur (4), en  sus de vocaliste-né. Il a de bonnes raisons de s'échiner à la tâche : émerveiller Paris, alors capitale musicale de l'Europe, sur son terrain hautement réservé du Grand Opéra de surcroît : c'était le sésame ouvert sur la gloire (5).

À ce jeu de la flamboyance, Paolo Arrivabeni (photo plus haut), l'Orchestre National de France et les deux Chœurs (Radio France & Champs-Élysées) s'avèrent ni plus ni moins formidables. Les cavatines demeurent comme elles doivent être, épurées, sans excès mièvres ou alanguis. Dans un style plus nerveux, la conduite des cabalettes et des strettes, de ces fameux finales à épate, le délié stupéfiant de vents sollicités sans répit, la qualité de soutien aux chanteurs en un équilibre scène/fosse très soigné - tout cela n'appelle que des éloges, tant s'écoule sous nos oreilles (en dépit de curieux et longs silences) un authentique flot belcantiste.

La distribution au complet pour les saluts - © Jacques Duffourg
Car ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : bien sûr, nous l'avons écrit, il s'agit de Grand Opéra à la Française, avec force tutti, ballets, scènes de foule à effet "bœuf". Beaucoup de duos, également, lyriques et puissants. Mais les lignes mélodiques... Fioritures au goût trop ultramontain expurgées, voilà qui sent sa Lucia, voire sa Stuarda ou son Devereux (si peu antérieurs) à plein nez - ce dont, du reste, personne ne se plaindra.

Franchement : bien qu'aux antipodes d'une déflagration théâtrale de "magnitude 100" digne de Médée (lire notre chronique - également opéra et DVD 2012 d'Appoggiature, voir notre rétrospective et notre portfolio), nous ne pouvons que féliciter les équipes impliquées de nous avoir permis, avec largesse, d'entrer de plain-pied dans cette utopie vitale nommée opéra.

L'amateur du genre écoute-t-il (et voit-il) si souvent festoyer pareille troupe ?


(1) Dialogues de Carmélites s'annonce, au programme de la saison 2013/2014 du Théâtre ! Bel hommage à Francis Poulenc pour le cinquantenaire de sa disparition.

(2) Probablement le moment du ballet, un incontournable du Grand Opéra à la Française, quoiqu'absent de cette série (vu les circonstances dramaturgiques, c'est sûrement préférable).

(3) Le cas de le dire : la version initiale de La Favorite, écartée en 1839 pour cause de censure, s'appelait... L'Ange de Nisida.

(4) Point hautement révélateur de la qualité du travail : il existe une réduction voix/piano de La Favorite signée de... Richard Wagner !

(5) Les Martyrs sont chronologiquement antérieurs : 10 avril 1840, au lieu de 2 décembre pour cette Favorite. Pour autant, le premier ouvrage n'était pas une création au sens propre, puisqu'il reprenait, en le développant et l'adaptant au style français, le Poliuto de 1838... dont la censure napolitaine n'avait pas voulu.

  Paris, Théâtre des Champs Élysées, 17/02/2013 : La Favorite (1840).
Grand Opéra de Gaetano Donizetti, donné en langue originale française. Mise en scène de Valérie Nègre.

Marc Laho, Ludovic Tézier, Alice Coote, Carlo Colombara, Loïc Félix, Judith Gauthier

‣ Orchestre National de France, Chœurs de Radio France & des Champs Élysées - direction : Paolo Arrivabeni.

dimanche 17 février 2013

❛Concert❜ Max Emanuel Cencic & Europa Galante, au T.C.E. le 15/02/13 ● Pour le lancement de Venezia, de brillantes promesses... & un résultat très mitigé.

Max Emanuel Cencic - © Julian Laidig / Parnassus ARTS Productions - 2013
L'affiche est prestigieuse : le contre-ténor Max Emanuel Cencic (dont l'Alessandro de Händel signé Decca, après l'Artaserse Vinci/Virgin, vient tout juste de recevoir un accueil élogieux) se produit tout au long de 2013 dans une tournée européenne, qui le mènera jusqu'à Budapest, en passant par Munich, Montpellier, Dortmund, etc. Étape obligée au Théâtre des Champs Élysées ce 15 février, dans le cadre des Grandes Voix. Comme il est de mise depuis des années pour ce qui concerne les récitals de chant, le projet est adossé à une sortie discographique (Virgin Classics), en l'occurrence un parcours consacré à Venise, cette "Sérénissime"... qui, décidément, veille de manière tutélaire sur nos colonnes (1) !

Ce disque peut être acheté ICI
Premier constat, disque et concert diffèrent, et pour le moins sensiblement. L'enregistrement (ci-contre) suit une autre inclination récente en matière baroque - ce dont nous ne pouvons que nous féliciter - en proposant, aux côtés de quelques grosses mâtures rebattues telles que Vivaldi, de véritables raretés. En tout cas sous l'angle d'investigations soigneuses qui fassent sens, à défaut de risque, ce qui est absolument indispensable à toute démarche artistique soucieuse autant de curiosité, que d'un minimum respect de son public.

Or, l'aubade itinérante est légèrement plus chiche en auteurs nouveaux, le Prêtre Roux et même Händel (Alessandro oblige, sans doute) revendiquant une part plus consistante. Autre différence de taille (demeurée pour nous inexpliquée), des studios à l'Avenue Montaigne... l'ensemble instrumental et le chef n'entretiennent aucun rapport ! En effet, si le très virtuose Riccardo Minasi (entre autres premier violon du Concert des Nations, fondateur de Musica Antiqua Roma) est aux commandes d'Il Pomo d'Oro devant les micros, c'est la fameuse Europa Galante du non moins illustre Fabio Biondi (photos plus bas) qui monte sur la scène - au moins à Paris (2).

Sont-ce ces dichotomies très notables qui, de la manière la plus inattendue qui soit, amènent le divo, en début de seconde partie, à bouleverser l'ordonnancement de sa soirée, tel qu'imprimé sur les programmes ? Ainsi, l'air vivaldien "A' piedi miei svenato" demeurera-t-il, mais repoussé à la toute fin, tandis que des Farnace et Griselda seront priés de laisser place - de manière plus habilement conforme au choix du CD - à Giovanni Porta et Geminiano Giacomelli. Nul ne s'en plaindrait au demeurant, si ce n'est que ces annonces, quoique formulées en excellent français, demeurent malaisées à suivre ; et qu'il n'est dès lors plus possible de faire de différence entre le corpus principal et les bis, ce qui n'a finalement pas une importance majeure.

Europa Galante, Zankel Hall de New York, 2010 - © Rachel Papo, pour The New York Times
Ces curieux points de forme (ou de méforme...) étant posés, qu'en est-il du fond ? Voici quelque temps, Max Emanuel Cencic nous avait transporté, lorsqu'il avait - après tant d'années - décidé d'aborder enfin Händel, après Rossini même : que ce soit au long du recueil concocté avec Diego Fasolis, ou du concert associé à la Salle Gaveau. L'un des aspects les plus évidents de ses dons, à cet égard, était son net mordant en bas de la tessiture, dont chacun sait bien qu'il n'est pas toujours l'atout maître des falsettistes ; ceci ajouté, bien entendu, à sa vélocité étourdissante et à son coloris envoûtant.

Étonnamment, ces points forts sont ce soir moins flagrants. Si Alessandro Scarlatti, au début, fait certes valoir une agilité confondante en dépit d'un aigu maladroit (Cambise), son Tigrane, à la planante mélopée "Care pupille", sait déployer un canto spianato toujours aussi mellifère... mais entaché d'une surprenante monotonie. Un détachement heureusement infirmé par le "Dolce mio ben" du Flavio de Gasparini, de coupe comparable, une de ces pâmoisons ténues et touchantes... où se remarque, tout de même, une absence de lustre de brillant, à laquelle notre héros ne nous a guère accoutumé. À mesure que les festivités progressent, d'autres travers inédits surgissent ; par exemple, la vocalisation s'avère sèche, mécanique, peu expressive dans le "Vano Amore" (Alessandro, Händel).

Europa Galante - © www.europagalante.com/gallery.php, Ana de Labra
Ces hésitations sont-elles à l'origine du changement programmatique évoqué ci-dessus ? Quoi qu'il en soit, nous demeurons tout autant bluffés qu'impavides à l'écoute de deux Vivaldi, dont le "migrant" déjà cité ("Mi vuoi tradir" de La Verità in cimento et "A' piedi") : brillants, mais inégaux et si distants. À ceux-ci s'ajoutent plus loin un troisième, cette fois transcendant, "Anche in mezzo aperigliosa" (L'odio vinto dalla costanza), puis un autre - enfin, nous voici dans ces "appels héroïques" vantés par la brochure ! En revanche, le "Sposa, non mi conosci" de Giacomelli (Merope), l'un des plus bouleversants lamenti baroques en passe de devenir une véritable scie (3), n'a plus guère à offrir au contre-ténor qu'une éphémère beauté de graves. La déploration est inhibée, dirons-nous subie ; la supplique, scandée sans grande logique des mots avec des sforzandi incongrus, devient maniérée, voire chichiteuse dans l'aigu ; avant de s'échouer en queue de poisson.

Peut-être Max Emanuel Cencic - soumis comme tant d'éminences lyriques à la pression impitoyable de tournées éreintantes - accuse-t-il en ce jour un de ces coups de fatigue si humains, que nous nous empressons bien entendu de lui pardonner ? Nous ne pouvons absoudre, malheureusement, l'office (au sens fonctionnel) d'Europa Galante. Voici deux décennies, Fabio Biondi et sa phalange répandaient la furia et l'exaltation par le biais de Quattro Stagioni entrées d'emblée dans la légende. La donne n'est plus tout à fait la même, et nous l'avons déjà éprouvé, pour ce qui est de l'opéra, avec la Fede nei tradimenti d'Attilio Ariosti à Montpellier - à rebours, d'ailleurs, de ces chatoyants BajazetErcole sul Termodonte et autres Oracolo in Messenia de Vivaldi confiés au disque.

L'intérieur du Théâtre des Champs-Élysées - © Jacques Duffourg 2012
À l'exception, peut-être, de la belle Suite (à la française) du Rodrigo de Händel, et malgré une lecture toujours très probe et scrupuleuse, nulle page ne semble devoir échapper, de la part de ces techniciens accomplis, à l'ennui le plus immanent - en présence du chanteur, ou sans lui. Dans cet ordre d'idées, le Concerto pour viole d'amour et luth (Vivaldi, encore, toujours... éternellement), figé dans la grisaille et le surplace, représente une sorte de parangon. Rien ne saurait donc donner à ces grands artistes l'envie d'en découdre ? Si ! Une pièce, mise par chance au nombre des ajouts de dernière minute : ce "Mormorando" de Giovanni Porta (Costanza combattuta in amore), susurrement incomparable, tout entier à l'image de son titre, aussi éloquent qu'euphonique.

Pendant ces minutes sans prix, en sus des quelques autres déjà mentionnées, pour Europa comme pour Cencic, il n'est plus d'affèterie, de points de passage délicats, de compromis avec une technique rétive - ni surtout d'uniformité ou de mollesse. Un apex qui dit assez que la photographie d'un soir était trop sépia pour être fidèle, et que les kaléiodoscopes reviendront.


(1) Outre notre musique d'accueil actuelle (Rossini, Tancredi, La Fenice, 1813) : notre article consacré au Venetian Center of Baroque Music d'Olivier Lexa, ainsi qu'au livre de ce dernier L'Éveil du Baroque - et notre rétrospective annuelle 2012, illustrée grâce au génie des védustistes de la Cité lagunaire (Canaletto et consorts)...

(2) La brochure du projet global Venezia spécifie pourtant expressément "Max Emanuel Cencic est accompagné par l’ensemble Il Pomo d’Oro sous la direction de Riccardo Minasi, au studio comme en tournée" !

(3) La mélodie en est bel et bien de Geminiano Giacomelli (1692-1740), lequel n'eut du reste rien d'un Vénitien. Cependant, Vivaldi la reprit pour son pasticcio Bajazet, en changeant le sexe du personnage et donc les paroles (Sposa, son disprezzata). Dans l'une ou l'autre version, des Bartoli (DVD Sacrificium) ou des DiDonato (CD Drama Queens) l'ont récemment enregistrée, et de quelle suffocante manière !

  Paris, Théâtre des Champs Élysées, 15/02/2013 : Max Emanuel Cencic & Europa Galante.
Un concert en relation avec le CD Venezia publié chez Virgin Classics (lire ci-dessus).

‣ Œuvres instrumentales de : Antonio Brioschi, Antonio Vivaldi, Georg Friedrich Händel

‣ Œuvres vocales de : Alessandro Scarlatti, Antonio Vivaldi, Francesco Gasparini, Georg Friedrich Händel,
Giovanni Porta, Geminiano Giacomelli

‣ Max Emanuel Cencic, contre-ténor - Europa Galante, violon & direction : Fabio Biondi.

dimanche 10 février 2013

❛Repère❜ Votre blog est heureux de vous présenter, à la manière vénitienne, ses "chocs" (Appoggiatures) & "coups de cœur" de l'an 2012... Belle année 2013 !

‣ Cliquez pour parcourir le portfolio correspondant à cette rétrospective...

‣ Une année placée sous le signe de Venise ! Francesco Guardi (1712-1793) : Le Départ du Bucentaure, au Lido. 

Chères lectrices, chers lecteurs, à l'instar de beaucoup de ses confrères à pareille époque, l'équipe d'Appoggiature, écrit désormais à six mains, vous propose un panorama du millésime écoulé, au gré des chroniques (près de cinquante) que ce blog a eu le plaisir de publier au cours de ce laps de temps.

Le mot même de panorama ne peut être qu'un clin d'œil aux védutistes : ces Canaletto, Guardi, Bellotto et autres Marieschi, qui inventèrent pour la Sérénissime du Settecento la splendeur de ces vues (vedute) urbaines. Que leurs merveilleux tableaux reproduits ici vous aident à supporter la longueur de cette rétrospective ! Voyez-y aussi un coup de chapeau envers les deux splendides expositions parisiennes (Musée Jacquemart-André et Musée Maillol, cette dernière venant juste de fermer ses portes) qui ont entretenu leur mémoire.

Et encore, un hommage (si modeste...) envers le travail de longue haleine du VCBM (Venetian Centre for Baroque Music, Centre de Musique Baroque de Venise) : une institution que nous avons présentée voici peu - cliquez pour lire l'article actualisé - et que nous continuons d'encourager dans son travail de mémoire.

Enfin, s'y trouve une marque d'affection envers Venise elle-même. Celle-ci vous a accueillis un long moment, dès l'arrivée sur le blog, par la mélodie de Gioachino Rossini et de ce Tancredi, créé au mythique Teatro La Fenice le... 6 février 1813. Ce chef d'œuvre signé d'un jeune homme de vingt ans vient de fêter il y a quelques jours, exactement, son deux centième anniversaire !

Giovanni Antonio Canal (Canaletto, 1697-1768) : Le Grand Canal & l'Église san Geremia

De la même façon que l'an passé, nous avons recherché parmi nos billets ce qui nous paraissait mériter une reconnaissance expresse. Pour plus de lisibilité, sont dissociés à présent les opéras des concerts (ou récitals), ce qui définit huit catégories de "Chocs (ou Appoggiatures) de l'Année" : Concert - Opéra - Disque/DVD/Livre - Instrumentiste - Chanteur - Chef - Ensemble - Compositeur. Des logos distinctifs ont également été dessinés. En revanche, pour l'avenir, s'agissant des récompenses "au long de l'année", la mention Appoggiature d'Or sera remplacée par une Appoggiature, tout simplement : un mot qui dit bien ce qu'il veut dire.

Sous le titre de "Coup de Cœur", nous avons cette fois ajouté, pour chaque rubrique, un ou deux précieux souvenirs issus de nos écoutes... n'ayant pas toujours pu faire l'objet de compte-rendu dans ces colonnes - mais suffisamment éloquents, pour que nous les mettions en avant.

Nous n'oublions pas ceux que nous aimons, qui ont tiré leur révérence en 2012 : Alexis Weissenberg, Brigitte Engerer, France Clidat, Maurice André, Gustav Leonhardt, Paavo Berglund, Rita Gorr, Franz Crass, Dietrich Fischer-Dieskau, Elizabeth Connell, Lisa Della Casa, Galina Vichnevskaya, Hans-Werner Henze, Elliott Carter, Emmanuel Nuñes - Sena Jurinac et Montserrat Figueras, si l'on remonte d'un mois en 2011. Et d'autres...

À tous, merveilleuse année 2013, riche de découvertes, d'explorations même - et d'enrichissants partages !
 La Rédaction

San Zaccaria, la Salute& le Campanile, vus depuis le Lido - © Jacques Duffourg

Serti dans le cadre absolument unique du Théâtre du Ranelagh, le court mais très dense concert du 26 novembre 2012 a été placé par le claveciniste Olivier Baumont (instrumentiste de l'année, voir plus bas) dans la foulée de la sortie de son CD (disque de l'année, voir plus bas) Euromusic consacré à Georg Philipp Telemann (compositeur de l'année, voir plus bas). Désireux d'éclairer au plus près la "francité" de l'Européen convaincu qu'était Telemann, le pédagogue Baumont a interpolé, entre l'Ouverture à la française et les deux Fantaisies du Hambourgeois, des œuvres de Jean-Henry d'Anglebert et Jean-Philippe Rameau. Mieux, il a fait appel au comédien Nicolas Vaude, pour une sorte d'auto-présentation du compositeur, didactique et pleine de verve. Un récital intelligent et tendre d'un artiste dans la plénitude : mieux qu'exemplaire, légendaire !


Michelangelo Falvetti et Leonardo García Alarcón (chef de 2011) ont encore frappé ! 2010, puis 2011 ont vu Ambronay s'enflammer pour le Diluvio Universale, un oratorio de ce compositeur calabrais (1642-1692) installé à Messine, pratiquement inconnu. Concomitamment à la tournée européenne (passage à l'Opéra Comique de Paris le 3 avril prochain), le disque  déclencha une furia critique et médiatique hautement justifiée... Il fut du reste notre disque de 2011. Reprendre in loco dès le 14 septembre 2012 le flambeau Falvetti, avec le Nabucco d'un an postérieur, était d'une grande intelligence artistique - doublée d'un sacré culot, vus les risques encourus. Et pourtant : loin de toute redite, de tout procédé, de tout filon facile, le chef argentin et ses fidèles - dont Mariana Flores, chanteuse de l'année (voir plus bas), et Fernando Guimarães, primé l'an dernier - ont porté à l'incandescence un chef d'œuvre comparable, par sa force, au premier, mais très différent de facture. Un enregistrement est attendu - de même que pour cet Ulisse du tout aussi mystérieux Gioseffo Zamponi qu'Alarcón a redonné avec brio, à Liège, voici presque an.

L'Orchestre Pasdeloup (du nom de son fondateur Jules Pasdeloup, 1819-1887)  est actuellement les plus ancien orchestre français encore en activité. Pluridisciplinaire, transversal, ouvert à la création contemporaine et aux jeunes publics, il est le partenaire du Théâtre du Châtelet pour ses musicals (en particulier l'époustouflant Street Scene de Kurt Weill, ces derniers jours). Mais pas seulement : associé au Chœur Vittoria d'Île de France, au Kunstuniversität Chor de Graz et aux deux magnifiques solistes Nora Gubisch (chanteuse de l'année, voir plus bas) et Cécile Perrin, l'ensemble dirigé par Wolfgang Doerner (ci-contre) n'a pas craint de se colleter, le 20 octobre 2012 à la Salle Pleyel, à un véritable monstre du répertoire : la Deuxième Symphonie "Résurrection" de Gustav Mahler. Bien lui en a pris : par leur clarté de lignes, leur sens de la progression dramatique, la précision de leurs différents pupitres - enfin, par leur ferveur sans lourde emphase, "les Pasdeloup" et leurs acolytes nous ont offert l'une de nos meilleures expériences mahlériennes.


Francesco Guardi : Entrée de l'Arsenal

La musique "minimaliste" - ou répétitive - américaine (Glass, Reich, Adams...) n'a pas toujours bonne presse, surtout en France, pays enclin à compartimenter les genres à l'excès. Certains tenants d'une musique contemporaine exclusivement aride, en effet, considèrent facilement comme suspecte une partition de notre temps offrant lisibilité, mélodie, continuité - du charme, pour tout dire ! Le doux-amer Nixon in China, opéra (1987) de John Coolidge Adams (né en 1947, compositeur de l'année, voir plus bas), s'est pourtant - et c'est heureux - installé sans contestation possible parmi les chefs d'œuvres lyriques du XX° siècle. Moins d'un an avant la création très attendue, Salle Pleyel, de The Gospel according to the other Mary, c'est encore le Châtelet qui nous en a proposé, le 14 avril 2012, une production tout à fait fastueuse (en dépit d'une scénographie assez modeste), où ont brillé - sous la baguette d'Alexandre Briger - des June Anderson, Franco Pomponi, et surtout Sumi Jo en très grande forme. Historique, politique, philosophique - et stimulant.

La Médée de Cherubini, confiée par La Monnaie de Bruxelles en 2008 et 2011 aux Talens Lyriques (ensemble de l'année, voir plus bas) et à Krzysztof Warlikowski, n'a pas été programmée au Théâtre des Champs-Élysées sans susciter une attente... bien particulière. Le metteur en scène polonais a pu expérimenter avec Iphigénie en Tauride qu'un certain public parisien peut faire preuve d'une grossièreté et d'une inconvenance bien en phase avec son conservatisme viscéral. Ainsi, la première de ce spectacle n'a-t-elle pas échappé à la bronca ! C'est d'autant plus dommage qu'en un an, la lecture s'est bonifiée, nous amenant à approfondir notre regard sceptique de 2011, pour en découvrir cette fois toutes les subtilités. Texte de substitution, mais théâtre à tous étages : la transposition sixties, conduite avec une rare intelligence, joue à plein. Matériau vocal mal dégrossi mais charisme de tragédienne hors norme, Nadja Michael nous envoie en pleine figure un uppercut inoubliable que surligne, en fosse, un orchestre impeccable mené par un Christophe Rousset (chef de l'année, voir plus bas) transcendant. Un trésor.


"En 2000, Loïc Boissier ouvre avec le pianiste Nicolas Ducloux la partition de Barbe-Bleue de Jacques Offenbach et propose (...) d'en monter une version "légère". Benjamin Lévy dirige et Stephan Druet met en scène. L’équipe s’organise en 2001 pour faire tourner ce spectacle en France (...). Elle s’intitule Les Brigands du nom d’un ouvrage d’Offenbach. S’affirme dès lors le goût pour des pièces méconnues du compositeur." (selon le site). Douze ans et quelques Geneviève de Brabant ou autres Docteur Ox plus tard, nous souhaitons adresser des compliments très appuyés à ces artistes francs-tireurs, inspirés et habiles, qui ont su remettre en perspective les trésors contenus dans les "petites" pièces du grand Jacques. Le diptyque Croquefer & l'Île de Tulipatan de leur fidèle Théâtre de l'Athénée (ci-dessus, François Rougier et Flannan Obé) a constitué, à cet égard, un grand moment de d'hilarité et de tendresse de notre fin d'année 2012.


Michele Marieschi (1710-1743) : environs du Pont du Rialto

Préalablement à son récital du Théâtre du Ranelagh (concert de l'année, voir plus haut), Olivier Baumont ( instrumentiste de l'année, voir plus bas) a consigné dans un CD de marque Euromusic un parcours particulièrement original dédié au très européen Georg Philipp Telemann (compositeur de l'année, voir plus bas). La musique pour clavier n'est pas, il s'en faut, la partie la plus jouée, ni par conséquent la plus notoire de la production considérable du Hambourgeois ! Plus excitante encore apparâit la mise en miroir sur cinq instruments différents - dont un clavicorde - de ces "Goûts Réunis" télémanniens... eux aussi nantis des deux versants, cisalpin et transalpin. La beauté incomparable de ces pièces, leur acculturation surprenante, le luxe de toucher et de phrasé de l'artiste, la splendeur des clavecins, la très haute qualité de la prise de son, la conclusion "sur la pointe des pieds" - l'intelligence, enfin, du programme comme  celle de la notice, si littéraire : tout cela vaut largement à ce disque  (ex aequo avec Eötvös ci-dessous) le titre de meilleur de l'année !


L'originalité et l'intelligence sont, également, deux points forts du disque de rentrée offert par le label Naïve, autour d'un triptyque hongrois composé de trois concertos pour violon des XX° et XXI° siècles : de Bartók, Ligeti et Eötvös, chronologiquement. Au service, Peter Eötvös lui-même, dirigeant, avec deux orchestres différents, la jeune surdouée moldave Patricia Kopatchinskaja. "Frappadingue" est le mot retenu par notre rédacteur pour désigner autant l'entreprise que le résultat : démesuré, d'une exceptionnelle difficulté, délirant de perspectives esthétiques et instrumentales ; débordant de lyrisme aussi, grâce à une soliste pas seulement virtuose, mais tétanisée par l'enjeu émotionnel. Mieux : le continuum, l'homogénéité magyare jaillissent de ce double album et constituent, bien sûr, un autre argument de poids pour revendiquer  (ex aequo avec Baumont ci-dessus) - le titre annuel.

‣ Lire ici la chronique du disque Eötvös/Kopatchinskaja

Que l'on se régale ou pas des concepts "iconoclastes" de Krzysztof Warlikowski (ci-contre) à l'opéra, force est de constater que sa vidéographie - inexistante - n'était pas, jusqu'à présent, le meilleur moyen de parfaire son opinion ! Ne serait-ce que sous cet angle, la survenue du DVD Bel Air Media consacrée à la Médée de Cherubini (cosignée avec Christophe Rousset et ses Talens Lyriques - opéra, chef et ensemble de l'année, voir plus haut, et aussi plus bas), version Bruxelles 2011, est une totale aubaine. Évidemment (compte tenu de ce que nous avons écrit par ailleurs sur ce spectacle, comme sur ses protagonistes et équipes mobilisées), cette captation ne peut faire autrement que pulvériser la vulgate opératique, "passéiste" ou "moderniste", à laquelle s'était habitués nos moniteurs vidéo. Si cette dramaturgie hétérodoxe vous claque à la figure d'emblée, comme elle l'a fait pour nous au Théâtre des Champs-Élysées, vous tenez là un totem que vous chérirez immédiatement.

À quelques changements de distribution près (Jason, Néris, Dircé, une suivante), la course à l'abîme perdure, tout aussi paroxystique. Nadja Michael - gros défauts et qualités plus grandioses encore - mène la danse de folie et de mort, tandis que Stéphane Metge, en charge de la réalisation, intègre sans hiatus ce que le régisseur polonais a voulu, et qui n'est pas l'ordinaire d'une caméra : ainsi, des films "Super 8" sur rideau de scène, et de leur musique sixties assortie. Les plans sur les visages, les bustes et les postures sont suffocants ; à la condition de faire abstraction du petit micro dévolu aux dialogues. Autre atout, Metge se tire formidablement d'affaire avec les effets "plexiglas tremblotant" (cloison/reflet) chers à "Warli". Le rendu sonore global est excellent, permettant de goûter, en creux, jusqu'à la qualité d'écoute d'un public brabançon... qui peut en remontrer au parisien. Peut-être le routinier bonus fourre-tout des DVD ordinaires, absent ici, aurait-il eu sa légitimité, tant il est certain que quelques mots de Rousset ou Warlikowski sur leur travail pouvaient surajouter du sens. À charge pour nous de le chercher.


"Soucieux de pédagogie, Olivier Lexa, directeur du Venetian Centre for Baroque Music (Centre de Musique Baroque de Venise) a souhaité faire partager la passion de sa ville au travers d'un livre (ci-contre) présentant l'histoire du baroque dans la Sérénissime. Une élégante brochure se présentant comme une topographie, atypique mais logique - pour tout dire : une promenade." L'auteur délimite ainsi trois zones offertes à notre rêverie - non pas des quartiers géographiquement circonscrits, plutôt des angles d'intérêt variant selon la focale spirituelle : lieux profanes, lieux sacrés, lieux mixtes. Une érudition patente mais jamais rébarbative, bien au contraire d'un style rapide et enjoué ; riche d'anecdotes et d'apartés pour mieux comprendre les tenants et aboutissants (historiques, sociaux, politiques, militaires) qui ont progressivement amené sur les bords de la Lagune cette musique "simple, libre, spontanée, pleine de naturel, qui va droit au cœur". C'est donc le mot : coup de ❤ !


Autre coup de ❤, ce disque Naïve irrésistible quoiqu'imparfait, né de l'association entre Leonardo García Alarcón (voir plus haut le concert de l'année Nabucco) et la déjà légendaire Anne Sofie von Otter. Les deux avaient déjà prodigué naguère un Baroque Dream de haute volée (notre chronique d'alors). Le programme mute (point d'ancrage : la Penelope de Monterverdi), le titre change de langue - à défaut de sens -, et la merveilleuse Sandrine Piau (chanteuse de 2011) apporte sa pierre à l'édifice. C'est Piau d'ailleurs, malgré l'ivresse de sa voix, qui s'avère la moins enchanteresse, tant son zeste d'application scolaire semble en léger décalage avec le naturel si bondissant du Seicento. Par ailleurs, Von Otter arbore un matériau désormais blanchi (certains diront "usé") pouvant décontenancer. Toutefois, son art (au sens de charmede diseuse, de sibylle, est à son sommet : au point de devenir hypnotique, voire hallucinogène. Nirvana complété par une Cappella Mediterranea (ensemble de 2011) au meilleur de sa forme... spécialement dans les extraits de cette Elena de Cavalli, qu'Alarcòn (chef de 2011) offrira bientôt dans son intégralité ! Un rêve baroque programmé Salle Gaveau (Paris) le 14 mai prochain.


La tombe de Claudio Monterverdi (1567-1643), dans une chapelle de l'Église des Frari - © Jacques Duffourg

Les majors, les sunlights, les tournées à grand tapage, le marketing (parfois) racoleur : ce n'est pas du tout "son truc". Olivier Baumont mène depuis des décennies une carrière de claveciniste, d'enseignant, de chercheur de pédagogue, tournée vers l'investigation et le partage - avec beaucoup d'élégance et peut-être trop de discrétion. Sa discographie très relevée (notamment l'intégrale Couperin), souvent récompensée, riche de nombreux enregistrements conçus et construits avec la patience d'un architecte, pourrait rendre jaloux plus d'un. Pour autant, le concert/disque de l'année (voir plus haut) dédié à Georg Philipp Telemann (également compositeur de l'année, voir plus bas) offert au Théâtre du Ranelagh l'a encore prouvé sans ambages : tant de chic et d'intériorité, de détermination et de délicatesse, de don de soi et de concentration ; cela n'appartient qu'aux seigneurs.


"Kotaro Fukuma, Japonais d'à peine trente ans n'est pas (...) un inconnu. Lauréat de la Fondation Gina Bachauer, premier prix au Centre National Supérieur de Musique de Paris en 2005 (...),  il remporte en 2003 le premier prix Chopin au Concours International de Piano de Cleveland. C'est en 2007 que ce talent précoce décide de se lancer dans l'aventure d'Iberia. Et le moins que l'on puisse écrire d'instinct, dès que débute l'écoute de son enregistrement, est que son interprétation, d'une extrême maturité - déjà - se hisse d'emblée aux cotés de celles des plus grands." Par ces mots, notre compte-rendu souhaitait mettre en avant le caractère précoce de ce pianiste déjà très couru : à ce don, il convient d'ajouter l'éclectisme, puisque ce jeune homme défend âprement la musique contemporaine, à commencer par celle de son pays. Il est ainsi signataire de l'intégrale de la musique pour piano seul de Toru Takemitsu, chez Naxos. Talent, envergure, aplomb : autant de promesses que Fukuma ne manquera, nul n'en doute, de tenir. De telles semailles valent largement notre coup de ❤ !


Ne vous fiez pas à son sourire désarmant : Jasmina Kulaglich, jeune pianiste d'origine serbe, n'est pas une adepte du clavier mièvre. Auréolée de nombreux Grands Prix décrochés dans sa ville natale, Belgrade, elle s'est perfectionnée en France auprès de mentors tels que les regrettés György Sebök et France Clidat. Si l'année "Liszt" 2011 lui a permis de faire valoir à la Salle Gaveau son jeu vigoureux, âpre - "slave" si l'on veut -, d'autres récitals prodigués Salle Chopin-Cortot ont offert d'exigeantes thématiques, telles qu'Orient-Occident, ou, le 17 octobre dernier (aux côtés de Scriabine et Janaček), des extraits de cette Mosaïque Byzantine écrite en 2001 par son compatriote Svetislav Božic. Le premier disque Kulaglich correspondant (Naxos), complété par Memory of the Ancestors du même, avait suscité notre plus vif plaisir : le concert, en présence du compositeur, n'a pas déçu ! Sorte de pont entre Debussy et Reich, nimbé de toute la nostalgie d'un Chopin, ce cycle de pièces nommées comme autant de monastères serbes a été servi avec autant de virtuosité, de maîtrise de soi, que de tendresse. Vivement le prochain opus de notre seconde pianiste coup de ❤.


Francesco Guardi : La Salute & la Pointe de la Douane

La jeune carrière de Nora Gubisch comporte un point commun avec celle de Joyce DiDonato (coup de ❤ de l'année, voir plus bas) : son impressionnante transversalité. Capable de chanter Vivaldi, Rossini, Mozart, Bizet, Escaich, Dusapin, Mahler, Bartók, Berlioz, Humperdinck, Offenbach, Monteverdi, Wagner, Verdi, Massenet... elle promène avec élégance et panache son exceptionnel velours de mezzo sur toutes les plus grandes scènes du monde, dirigée par les plus grands chefs. Également récitaliste, elle excelle entre autres - en compagnie de son époux Alain Altinoglu (au piano - chef de l'année, voir plus bas) - dans la mélodie française. Ainsi, un disque Ravel (Naïve) tout à fait hors du temps a-t-il succédé cette année, à un récent Duparc pour le premier rayon. Elle fut également de l'aventure "Mahler - Résurrection" des Pasdeloup (coup de ❤ de l'année, voir plus haut), la Thérèse de Massenet à Montpellier. Et nous n'avons oublié, en provenance de ce même Festival, ni son Perelà, ni ses Königskinder - ni surtout ses Rheinnixen (Fées du Rhin) ! Pareille envergure, pareille constance (et pareille délicatesse) nous lui font accorder sans hésitation un Choc de l'année.
Autre couple d'artistes "à la ville", celui que forment Leonardo García Alarcón (chef de 2011) et sa compatriote Mariana Flores. Le parcours récent de cette jeune cantatrice, aux affinités essentiellement baroques, ne peut être qualifié autrement que de sans-faute. Depuis le Baroque Dream de 2011 avec Von Otter (voir plus haut), la soprano au timbre envoûtant et... argentin (sans jeu de mots) a enchaîné les prestations exceptionnelles. En premier lieu - idéalement appariée à notre chanteur de 2011 Fernando Guimarães - ce Diluvio Universale de Falvetti, qui aura fait rêver l'Europe (enfin offert, le 3 avril prochain, à l'Opéra Comique de Paris). Mais encore : la reprise à Liège de l'Ulisse de Zamponi, en Vénus capiteuse, piquante, irrésistible ; le retour de Falvetti à Ambronay (Nabucco, concert de l'année, voir plus haut), en Azaria mystique tourné vers la cité céleste ; l'enregistrement du disque Monteverdi-Piazzolla, dont sera écrit ici prochainement tout le bien que nous en pensons... Sans oublier ce Festival de Wallonie (avec un petit bijou d'interview ICI), dont ces Carmina Latina, et bien d'autres ! Révérence de l'année : devant tant de talent, d'énergie, de suite dans les idées - et de charme.


"D’une présence rayonnante, l’Américaine est une révélation : à son port si gracieux répond un chant à qui tout réussit. Dans son rôle, nous n’avons pas entendu tel bonheur depuis Berganza et Bartoli ! Ronde et chaude, sensuelle, la voix se pose sur les graves les plus périlleux sans déplaisant poitrinage. Elle parcourt tout un médium magnifique et projeté avec insolence, pour terminer sur des aigus fermes, assurés - et tout simplement : beaux."

... Nos propres mots, il y a plus de DIX ans, alors que Joyce DiDonato, très peu connue, venait enfin de décrocher un contrat à Bastille ! En l'espace d'une décennie, ce mezzo soprano, qui partage avec Nora Gubisch (voir plus haut) une versatilité stupéfiante - quoique davantage vouée au bel canto, qu'il soit baroque ou romantique - a gravi l'Everest du chant, et fait tourner les têtes un peu partout dans le monde. 2012 restera pour elle une année de grâce particulière. Pas moins de trois DVD : les (étymologiquement) merveilleuses Cendrillon (Massenet) et Île Enchantée, cette dernière d'un baroque "hétérodoxe" concocté façon Broadway par Bill Christie pour le Met. Du Met toujours, le Comte Ory (Rossini) de 2011, en très belle compagnie. Un récital  autour de Venise (décidément !), en disque et en public. Et un grand coup opératique, cette Maria Stuarda aussi châtiée que bouleversante (du Met, toujours, photo ci-dessus) qui clôtura le millésime en confirmant ses dons étonnants de soprano sfogato. Enfin, l'ébouriffant CD Drama Queens, tout juste offert en concert à Paris... ce 8 février lors d'une authentique soirée de légende. Coup de ❤ incontestable pour Joyce DiDonato. 

‣ Lire ici notre regard sur les Capuleti de Bellini
‣ Lire ici la chronique de l'Ariodante (2011) du TCE
Un pignon de le l'Église de la Pietà, attenante à l'Hospice (Ospedale) du même nom - © Jacques Duffourg

Avec Véronique Gens et la fascinante tournée liée au disque "Tragédiennes III", Christophe Rousset est venu démontrer en avril, s'il en était besoin, au (difficile, voire pénible) public parisien qu'il jouait de plain-pied dans la cour de ces chefs "baroqueux" devenus parfaitement maîtres du répertoire pré-romantique et romantique (jusqu'à Massenet, en l'occurrence !). Récidive en décembre, la sulfureuse mais poignante Médée de Bruxelles venant prendre ses quartiers au Théâtre des Champs Élysées (opéra de l'année, voir plus haut) - avec une envergure plus grande s'il se peut, tant le chef d'œuvre de Cherubini s'avère riche de prémonitions, regardant jusqu'à Wagner et au début du XX° siècle. Savoir dans le même temps défendre avec tant de brio Dauvergne, Mozart, Rameau, Lully, Beethoven, Sacchini... - tout en poursuivant une richissime carrière de claveciniste de premier plan, voilà qui n'est pas qu'un demi-don et consacre amplement un chef de l'année.

Aux côtés de Christophe Rousset, mettre en avant le magnifique parcours du jeune chef d'orchestre Alain Altinoglu nous paraît une simple évidence. Un peu plus que trentenaire, il arbore un pedigree enrichi sans répit (concerts, opéras, discographie) - là encore versatile - dont le niveau d'exigence a de quoi faire pâlir quelques aînés ! Remarquable pianiste par ailleurs, il signe avec sa compagne Nora Gubisch (chanteuse de l'année, voir ci-dessus) des prestations très remarquées, en public comme en studio (en 2012, le Ravel chez Naïve ). Notre plus grand bonheur de l'année, sous son autorité ? Son enregistrement des Hauts de Hurlevent de Bernard Hermann (1911-1975), et ce à plusieurs titres : la poursuite de la sauvegarde (chez Accord) de l'œuvre magistral d'investigation du Festival de Montpellier, d'abord. Ensuite, la mise en avant d'Hermann en tant que compositeur d'opéra majeur du XX° siècle, en plus de (génial) auteur de musique de films. Enfin, la partition elle-même, hauteur d'inspiration et moyens hors du commun... servie par une distribution rayonnante, Laura Aikin en tête. C'est dire l'attente que nous plaçons dans la parution prochaine de Thérèse, un des rares hommages rendus à Massenet pour son centenaire.
Le bel esprit français est trop facilement porté à étiqueter, classifier, compartimenter - autant que faire se peut en des tiroirs étanches. C'est ainsi qu'Anna Netrebko (ci-dessous) rentrera aisément, sans plus en sortir, dans la catégorie prima donna assoluta - genre de celles qu'on n'approche pas, et qui tirent la couverture exclusivement à elles. Grave erreur ! La très demandée Anna a conservé de ses années Mariinsky l'âme et la grandeur de l'esprit de troupe. C'est précisément ce que s'est attelé à prouver l'Alsacien Emmanuel Villaume (ci-dessus), chef de l'Orchestre Philharmonique de Slovénie (Ljubljana), comme de celui de Slovaquie (Bratislava). Avec le premier, il a entrepris une tournée européenne dédiée au trop rare Iolanta de Tchaïkovsky, Netrebko tenant bien entendu le rôle titre. De leur passage à la Salle Pleyel, nous avons retenu - outre la splendeur d'une partition qui change un peu d'Eugen Onegin, servie par une équipe en état de grâce - le sans faute total de Villaume : horloger, orfèvre, fédérateur, amoureux même de "ses" artistes, chœur et orchestre slovènes compris. Sans sa précision et son lyrisme, fougueux sans débordement, cette réhabilitation de premier plan n'aurait pas produit le même choc émotionnel. C'est à ce titre que lui adressons notre coup de ❤.


Bernardo Bellotto (1722-1780) : Le Grand Canal & la Pointe de la Douane

Vingt ans - à quelques mois près -, c'est bien connu, constituent le "plus bel âge de la vie". S'agissant des Talens Lyriques, l'orchestre fondé en 1991 par Christophe Rousset (chef de l'année, voir ci-dessus), l'adage parfois contesté ne saurait en aucune façon être remis en question. Indissociable de son mentor, la phalange a construit, patiemment et sans esbroufe, un catalogue riche et structuré, dont Scipione (Händel) a constitué en 1993 le premier grand coup d'éclat (presque concomitamment, d'ailleurs, à la bande-son du fameux film Farinelli, elle aussi confiée aux Talens). Aux côtés du chef-claveciniste-fondateur, des individualités de premier plan, parmi lesquelles : Gilone Gaubert-Jacques, premier violon (également au sein du Quatuor Ruggieri, et d'autres) ; Giorgia Simbula & Yuki Koike (violons), Stefano Marcocchi (alto), Emmanuel Jacques & Mathurin Matharel (violoncelles), Ludovic Coutineau (contrebasse), Jocelyn Daubigney (traverso), Eyal Streett (basson), Vincenzo Casale (clarinette), Serge Desautels & Lionel Renoux (cors) - impossible, hélas, de les citer tous. Faisons commencer le millésime doré de notre Ensemble de l'année 2012 par les Hercule mourant et Bellérophon (concerts et disques) légèrement antérieurs. S'en sont suivis : Tragédiennes III (disque et tournée), Così fan tutte, Les Indes Galantes, Phaéton, Renaud (Sacchini)... jusqu'à cette reprise parisienne, en forme d'apothéose, de la Médée de toutes les passions (opéra et DVD de l'année, voir plus haut). Longue vie !


Depuis quelques années à l'Église des Billettes - entre autres lieux adéquats - nous retrouvons régulièrement, avec joie, une jeune phalange choral, Les Métaboles, conduit par le charismatique Léo Warynski (également chef d'orchestre - ci-contre, au premier plan). Jeune, de par son ancienneté  - à peine quelques millésimes -, elle l'est aussi par sa composition, dont l'âge moyen démontre à l'envi que la fameuse valeur n'attend pas le nombre des années. Sur son site, le chœur se présente ainsi : "de la Renaissance à la musique de demain, l'ensemble affirme une exigence de qualité vocale et artistique dans le répertoire ancien autant que dans la création contemporaine." En effet ! Rien, aucune alchimie de répertoire (déjà), ne semble lui être étrangère, comme vient tout juste de le prouver, s'il était besoin, un admirable triptyque Mendelssohn/Brahms/Fauré (chronique à venir). Transversal parmi les siècles, les styles, les continents, le groupe entend l'être également au-delà des catégories - capable d'interpéter Pink Floyd ou d'organiser des concerts... olfactifs. Cet éclectisme, dont l'humanisme communicatif est à l'égal de la rigueur, est l'archétype de la pratique musicale que nous aimons.

Encore plus récent, certes ni moins talentueux ni moins jeune, l'Ensemble Desmarest, fondé et dirigé par le claveciniste Ronan Khalil, est l'une de ces pousses baroques qui croissent et embellissent sans engrais ni adjuvant marketing, à raison de leur seules et uniques imagination et énergie. Côté Paris, le lieu du sortilège serait plutôt vers l'Église N-D d'Espérance, où surgirent naguère quelques Carissimi, Sances (Stabat Mater, avec l'épatant contre-ténor Rodrigo Ferreira) ou Vivaldi de grand lignage. Les dons étant - généralement - vite remarqués, ceux de ces musiciens n'ont pas échappé à Alain Brunet, le patron d'Ambronay, qui les pris en résidence pour 2012. À la clef, un programme Blow/Lawes/Purcell très remarqué... et à la suite très attendue (disque et/ou concert parisien, en particulier ?). Que notre coup de ❤ les accompagne tout au bout de leur rêve !

Antonio Giovanni Canal, dit Canaletto : Place Saint Marc, Basilique & Campanile

Georg-Philipp Telemann (1681-1767) demeurera, sans doute aucun, l'une des forêts que l'arbre (parfois monolithique) de la Baroque Renaissance aura le plus caché. Longtemps cantonné à la postérité d'une Tafelmusik (musique de table), plus tolérée au vrai comme agrément que comme chef d'œuvre, ou d'un Jour du Jugement si heureusement défriché par Harnoncourt - ce Hambourgeois autodidacte ne revendique pas, pourtant, qu'une facilité d'écriture vertigineuse, permettant à son catalogue d'être un des plus faramineux de l'histoire (six mille [!] opus, dont trois mille six cents répertoriés : quelques détails ICI). Ami de Händel, incroyablement à l'affût des nouveautés de son temps, il fut aussi l'un des compositeurs les  plus ouverts qui soient sur les diversités stylistiques européennes. En 2012, nous nous sommes  particulièrement réjoui des Esprits Animaux d'Ambronay, comme de Quixotte & la Changeante, entrée de Fabio Biondi sous les couleurs d'AgOgique. Le plus grand choc toutefois - au point de rafler nos titres de disque, concert, artiste en plus de compositeur de l'année, voir plus jaut - a eu pour nom Olivier Baumont. Le claveciniste français a ainsi su, par le biais d'un programme à forte teinte hexagonale proposé sur des instruments fastueux, remettre sous les projecteurs des pièces rares pour clavier, qui sont autant de bijoux. Apogée d'un artiste majeur, ce parcours à son image (c'est à dire d'une suprême élégance) s'avère, au surplus, une porte d'entrée idéale pour qui veut découvrir le kaléidoscope télémannien !


Au-delà du chatoyant Nixon in China offert par le Théâtre du Châtelet au printemps dernier (opéra de l'année, voir plus haut), l'activité intense du compositeur américain post-minimaliste John Coolidge Adams (né en 1947), parvenu à la grande maturité, force l'admiration. Au Châtelet déjà, il y a un peu plus de dix ans (Noël 2000 - année sainte), avait été créée La Nativité (devenue entre-temps El Niño), luxuriant oratorio-opéra illuminé par la présence radieuse de la très regrettée Lorraine Hunt Lieberson ! Cinq ans plus tard suivait Doctor Atomic, un des opéras contemporains les plus fabuleux que nous connaissions, Gerald Finley y signant le rôle de sa vie. Mais Adams ne s'arrête jamais : City Noir, symphonie pour grand orchestre à l'harmonie décoiffante (plusieurs flûtes piccolos, six [!] cors...) voit le jour en 2009 à Los Angeles, sous l'égide du non moins ébouriffant Gustavo Dudamel, à qui elle est dédiée. Et c'est encore Dudamel qui créera dans un mois et demi, à la Salle Pleyel de Paris (mise en scène de Peter Sellars) son nouvel opus lyrique, The Gospel according to the other Mary. Pour un futur choc de l'année 2013 ?

‣ Lire ici la chronique de Nixon in China
 Lire ici la fiche concert de The Gospel according the other Mary

Qui - hors mélomanes acharnés, érudits, doctorants, institutions spécialisées - connaissait vraiment Théodore Dubois (1837-1924) lorsque le Festival de Montpellier (encore lui) mit sur la table un certain Paradis Perdu de 1878 ? Qu'était cet oratorio "sulpicien" - comme il y en eut quelque-uns après l'écrasement de la Commune, à commencer par le Déluge de Saint-Saëns, de trois ans antérieur - d'un compositeur oublié, sans doute voué à la poussière des bibliothèques ? L'énergie des infatigables chercheurs/philologues du Palazzetto Bru Zane, Centre de Musique Romantique Française, conjuguée au talent du chœur Les Cris de Paris (ensemble de 2011), de solistes des Siècles et de quelques solistes de forte pointure, voilà qui a permis à cette partition de circonstance, mais pas sans génie, de décrocher son regain. Son report sur CD Aparté, dans cette même réduction pour orchestre de chambre et - Dieu merci - pianoforte Érard d'époque, nous a fait, en dépit de quelques peccadilles, rendre les armes. Peut-être davantage, précédente réalisation confiée au label Mirare, les  plus personnelles Œuvres pour violoncelle et piano (Marc Coppey, Jean-François Heisser, Orchestre Poitou-Charentes, CD couronné d'une Appoggiature) auront-elles marqué notre année 2012 ! Un œuvre considérable (pour orgue, particulièrement) que nous avons hâte de retrouver au fil du temps. Coup de ❤ !


Francesco Guardi : Vue du Canal de la Giudecca & des Zattere (quais)

Nul n'est prophète en son pays : cela est vrai, et de manière flagrante, pour la musique classique en France ! Jules Massenet (Montaud [Saint-Étienne], 1842 - Paris, 1912) aura connu, pour l'année centenaire de sa mort, une tranquille continuation de son long purgatoire... si l'on excepte - seule planche de salut ou presque - le travail continu et méritant organisé par la Biennale de sa ville natale. En effet, en-dehors d'une sempiternelle Manon qui tient à peu près partout d'alibi (et, à la rigueur, de Werther, selon nous d'une autre ampleur), il est difficile de se mettre sous la dent une manifestation à la hauteur du génie, de la prodigalité et de la modernité d'un homme qui ne fut pas seulement, il s'en faut de beaucoup, "que" compositeur d'opéras. La Manon bastillaise ayant, semble-t-il, tout eu d'un ré-enterrement, qu'est-il resté à Paris, ville de ses succès ? Pas grand chose. À Pleyel, une Navarraise (sans son nocturne-intermezzo !), et au Comique (le 7 décembre, il n'est jamais trop tard) un bis bienvenu d'un concert stéphanois. De belle tenue et à la haute intelligence, ce dernier, construit par l'Orchestre ligérien autour de la merveilleuse Thaïs, nous aura permis de retrouver la Nathalie Manfrino que nous aimons, secondée par un Markus Werba vaillant. C'était beau, mais c'était, hélas, bien peu. 


Nous aimerions ne pas avoir à radoter... mais en matière de commémoration (rien d'autre qu'un révélateur plus général), notre Hexagone - si volontiers arrogant - brille aussi peu par la reconnaissance de maints patrimoines étrangers, que par celle du sien. 2009, avec le ratage complet du cinquantenaire Martinů, avait donné le la : même ceux des génies d'autres pays ayant, ne serait-ce que temporairement, fait le choix du nôtre, n'ont pas droit à sa reconnaissance. C'est encore pire pour la musique anglaise, dans la mesure où ce sont les chefs d'outre-Manche (depuis Beecham & Barbirolli jusqu'à Davis & Gardiner) qui ont souvent le plus travaillé pour la musique française ! Avec le cent cinquantenaire Frederick Delius (né à Bradford en 1862, mort en 1934 en France où il résidait depuis 1888, soit les deux tiers de sa vie), l'indifférence laisse franchement la place à l'insulte. Immense, pourtant, est la liste des chefs d'œuvres laissés par cet agnostique poète aux petites touches pointillistes, depuis Florida Suite jusqu'à Idyll, et dans tous les domaines - opéra compris (A village Romeo and Juliet étant, si l'on ose dire, le plus connu). Eu égard à cette tristesse, et en dépit du peu de charité que nous manifestons parfois envers l'Opéra National, sachons au moins lui rendre cette justice qu'il fut (Saison Convergences à l'Amphithéâtre) le seul établissement parisien à notre connaissance, à proposer, en deux concerts, un hommage (fût-il partiel) à l'ermite de Grez sur Loing. Grand merci, mais là aussi : c'était peu.


Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto : le retour du Bucentaure devant le Palais des Doges