mercredi 23 janvier 2013

❛Disque❜ Naïve : Eötvös, Bartók, Ligeti par Kopatchinskaya & Eötvös • Voyez sous l'archet frémissant, lumières éternelles de Hongrie. ❛Choc de 2012

Un disque Naïve pouvant être acheté ICI
Attention, événement discographique de l'année 2012 ! Gare à l'addiction : ce panorama homogène des XX° et XXI° siècles magyars est un challenge redoutable, relevé, gagné, au regard des musiques retenues, fort complexes... voire déroutantes (seulement en apparence, vous l'avez compris). S'y trouvent réunies l'outrance d'un Ligeti, la démesure d'un Eötvös, la mélancolie ensorcelante d'un Bartók. Tel est le savoureux cocktail explosif concocté par le label Naïve.

Dangereux, enivrant, comparable au mezcal ou à la tequila qu'ingurgite le consul Firmin, personnage-pivot du roman emblématique de Malcom Lowry, Au-dessous du volcan. "Un chef d'oeuvre tel qu'il n'existe qu'un par siècle", dit-on de ce livre énigmatique, aux inépuisables facettes... à l'instar du présent recueil, illuminé non par un, mais trois monuments implacables.

Vous vous trouvez happé dans une dimension parallèle ; perpétuellement au bord du gouffre, du séisme, du cataclysme. Pire :  en équilibre instable sur des cimes escarpées, au risque de dégringoler dans une spirale sans fond. Rarement alchimie entre une interprète - la jeune violoniste moldave Patricia Kopatchinskaja (plus bas) - et un chef miraculeux de justesse - Peter Eötvös soi-même - se sera imposée avec une telle évidence. Rarement maitrise technique, "jeu virtuose" (si vous voulez) et sens inné de la poésie, de l'hungarité triomphante n'auront été aussi éclatants. Par-delà l'indéniable performance, le résultat artistique est bluffant. Sans prétention ni afféterie aucunes, voici un disque d'une totale splendeur imprégné par une foi et un don dignes de la magie noire. Celle que soulèvent trois compositeurs hongrois, borderline, marginaux, francs- tireurs, trois monstres sacrés frondeurs  à la sensibilité extrême  !

Béla Bartók (1881-1945)
Vous présente-t-on Béla Bartók (1881-1945, ci-contre), l'un des phares du siècle dernier ? Son second Concerto pour violon, quasi symphonique, s'avère encore plus abouti que le premier : davantage tripal, passionné, d'un lyrisme convulsif, aux harmonies pluvieuses. Névrotique, et même d'une noirceur terrifiante : d'où la sensation délétère de déambuler dans un maquis inextricable d'arabesques retorses (le premier mouvement !). C'est une perspective infinie de déserts glacés, de sombres forêts, de paysages transylvaniens enneigés et sauvages, nimbés d'une lumière hivernale irréelle. Partition fondamentale et visionnaire, préfigurant à la perfection les deux autres sommets au programme, ce Concerto prégnant égale les plus chavirantes trouvailles d'un Berg ou d'un Szymanowski, voire d'un Schnittke - le premier mouvement, encore, où l'instrument gémit, mugit, rugit).

Peter Eötvös (né en 1944, plus bas) vous est sûrement connu en France pour ses magistrales adaptations de Tchekhov, Genêt  (Trois soeurs, Le Balcon). Ou encore le bouleversant Angels in America, chronique lyrique sur le sida, peut-être son opus opératique le plus abouti.  Qu'est donc sa pièce Seven, commande du Festival de Lucerne créée en 2007 par Akiko Suwanai et Pierre Boulez ? Il s'agit d'une une fresque étincelante où règne une brillante et planante spatialisation du son. Cette page d'une rare luxuriance, couronnée par le Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco, justifie son titre par la disposition originale de l'orchestre, en sept groupes d'instruments. Dédiée aux astronautes défunts lors de la tragédie de Columbia en 2003, trépidante et âpre, elle est voisine de l'univers de  György Kurtag : rugueux, incandescent, halluciné.

Patricia Kopatchinskaya, © http://www.midemfestival.com/patricia-kopatchinskaja/
Vous jouirez du meilleur pour la fin. Une apothéose, en quelque sorte : météorite solitaire, diamant noir, mystérieux mégalithe, le volet György Ligeti (1923-2006, ci-dessous), aux épanchements stellaires, est une géniale provocation, proche de l'éthylisme ! Et la charismatique Kopatchinskaja, signataire de la délirante cadence, de s'engouffrer avec délices dans les méandres labyrinthiques de cet anti-concerto fantasmagorique à l'humour déflagrateur. Dérangeante mosaïque destructurée, cette facétieuse plaisanterie musicale magistralement chorégraphiée impose son irrésistible sarabande, exubérante, vertigineusement déjantée. Voilà une rhapsodie burlesque qui claque comme une bacchanale vénéneuse, un sabbat maudit : une farce baroque.

György Ligeti (1923-2006)
Il ose tout, Ligeti,  un vrai cinglé ! Renouvelant radicalement le genre musical concertant, défiant tous les académismes, toutes les esthétiques, il adresse un bras d'honneur à toutes les convenances. Il s'attache, en premier lieu, à déployer toutes les ressources "expressionnistes"  du violon ; ce dernier grince, claudique, titube, ricane. L'instrumentation, pour le moins insolite, fait la part belle à l'alto, aux percussions, à la flûte lotus. En outre, la présence iconoclaste d'ocarinas - dont la sonorité tire sur le pipeau geignard, ridicule, un brin grotesque - ajoute à l'irrévérence ambiante. A la toute fin du Concerto, la voix apparaît et déroule, par sa mélopée, les bribes d'une étrange polyphonie que l'on croirait tout droit issue... d'un motet d'Henrich Schütz !

C'est un pied de nez d'un onirisme spectral, fantomatique. Ligeti est un peu à la musique ce qu'est Tim Burton au cinéma : virages imprévisibles, cavalcades déchaînées, embardées bizarroïdes, dédales de ramifications. Extravagant, ce Roumano-Hongrois façonne, pétrit un cosmos sui generis, mais pas sans lendemain :  il annonce les futures harmonies,  aériennes et scintillantes, du Finnois Kalevi Aho (par exemple sa coruscante septième Symphonie, modèle de vision féérique). Voyez-y même de l'heroic fantasy mâtinée de Jérôme Bosch, appliquée à de la musique. Ce n'est tout simplement pas un hasard si l'immense Stanley Kubrick a retenu le Lux æterna de ce trublion protéiforme  dans le magma de son mythique 2001, Odyssée de l'Espace.

Peter Eötvös (né en 1944), © Jean-François Leclercq
Frappadingue, poétique, hors norme... Un enregistrement généreux et réjouissant - quelle prise de son ! - captant votre imaginaire de mélomane curieux, à la recherche d'une malle aux trésors. "C'est le conflit des émotions qui convient le mieux à ma manière d'écrire", confiait un jour Peter Eötvös.

L'esprit du double CD que vous tenez entre vos mains synthétise cette belle maxime, épousée trait pour trait par Kopatchinskaja en un nouveau Psalmus hungaricus. Déjà légendaire.

‣ Un entretien en français avec Patricia Kopatchinskaja peut être lu ICI.
‣ Un autre entretien en anglais avec cette artiste peut être lu ICI.


‣ Pièce à l'écoute simple, en bas d'article : nous avons fait le choix exceptionnel de ne rien révéler, ni du Bartók, ni surtout du Ligeti, que vous retrouverez en achetant le disque sans délai ! Découvrez en attendant un extrait du Seven de Peter Eötvös  Fourth Cadenza (Quatrième Cadence)  © Éditions Naïve 2012.

 Béla Bartók (1881-1945) : Concerto pour violon n°2 (1938) - Peter Eötvös (né en 1944) : Seven (2006) -
György Ligeti (1923-2006) : Concerto pour violon (1990, révision de 1992, cadence de Kopatchinskaja).

 Frankfurt Radio Symphony Orchestra (Bartók, Eötvös) - Ensemble Modern (Ligeti).
Patricia Kopatchinskaja, violon. Peter Eötvös, direction.
 Un double disque Naïve pouvant être acheté ICI.

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