mercredi 9 janvier 2013

❛Opéra & DVD❜ Reprise de la production de La Monnaie à Paris • Médée, l'étrangère, double uppercut signé Rousset & Warlikowski. ❛4 Chocs de 2012

Nadja Michael & John Tessier, © Maarten Van Den Abeele
AVERTISSEMENT  Nous avions déjà rendu compte ailleurs - défavorablement - d'une des soirées bruxelloises de cette production, en 2011. Quinze mois plus tard, sa venue au Théâtre des Champs Élysées ne pouvait pas ne pas nous donner l'envie de renouveler l'expérience : à la faveur d'un contexte différent, notre point de vue avait une chance de s'en trouver modulé. De fait, à la sortie de cette "dernière" du dimanche 16 décembre, l'écart de ressenti s'est avéré tellement considérable, que nous avons choisi de la formaliser.

Médée, opéra-comique de Luigi Cherubini (1760-1842) créé à Paris (Théâtre Feydeau) en 1797, n'a jamais obtenu de la postérité ce que son génie particulier lui assignait d'évidence. La nature hybride de son écriture lyrique a-t-elle pu contribuer à brouiller les pistes ? Sans doute l'insensée variété des discours musicaux (entre Jommelli, Grétry, Gluck, Mozart - et Weber, Wagner... voire Schreker et la seconde École de Vienne), mais encore l'interpolation d'alexandrins déclamés aux morceaux habituels, y auront-elles davantage déconcerté public et critiques, qu'excité leur très hypothétique soif de trouvailles ? (1)

Les saluts du dimanche 16 décembre, © Jacques Duffourg
L'œuvre a, malgré tout, connu un durable succès en Allemagne, avec des récits harmonisés par Franz Lachner. Maintenus lors de la création milanaise de Medea (1909), ces dialogues furent transcrits par Carlo Zangarini, rôle-titre tenu par Ester Mazzoleni. Puis, plus rien ou presque, jusqu'à un certain Mai Musical Florentin de 1953 où, sous la direction de Vittorio Gui, cet avatar italien se trouva porté à l'incandescence par une toute jeune diva de vingt-neuf ans : Maria Callas. Medea fera littéralement corps avec l'illustre cantatrice, qui la chantera longtemps, avant de l'incarner lors de son unique apparition au cinéma (Pier Paolo Pasolini, 1969).

Quelques intégrales au disque (dont deux de Lamberto Gardelli, une Gwyneth Jones, une Sylvia Sass), toujours en italien... Une session ShirleyVerrett en français au Palais Garnier en 1986 - et à nouveau, une quasi-disparition des planches et des fosses... En 1997, bicentenaire : Martina Franca, Compiègne - regretté Pierre Jourdan - avec le maintien du français, non sans les interminables vers de François-Benoît Hoffman. Une résurgence de l'italien (on se demande pourquoi) à Turin, puis Paris en 2007. Quelques autres velléités, méritoires mais mitigées au final ; sauf erreur, aucune ne s'est engagée sur la voie de l'instrumentation et du diapason de l'époque ! Voilà pour le point d'histoire : morose.

Nadja Michael © Maarten Van Den Abeele
C'est à ce stade que prend corps le projet Rousset/Warlikowski, créé au Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles en 2008, repris en 2011... et prêté au Théâtre des Champs Élysées, dans le cadre d'une Trilogie Médée (Charpentier-Dusapin-Cherubini) fin 2012. Le Polonais n'a pas que des amis dans notre capitale : voici cinq ans, sa dernière incursion dans l'opéra français, Iphigénie en Tauride, y fut copieusement chahutée. À se demander si ces siffleurs n'étaient pas revenus exprès lors de la première (10 décembre), puisqu'une bronca contraignit Christophe Rousset à l'interruption, avec prise de parole de Vincent Le Texier... Le délit ? Un twist "fantasmé" de quelques dizaines de secondes, à l'articulation des deux premiers actes. Provocant, comme tout ce que signe le dramaturge ! Mais pas provocateur : tout à fait cohérent, au contraire, avec un certain parti sixties assumé très en amont. L'accueil en salle était en effet assuré par une bande son assortie - cependant que défilaient sur rideau baissé des souvenirs de mariages tournés sur de bons vieux films Super 8 familiaux.

Plus que le choix des années '60 (qu'on retrouve dans la tenue de la suivante Néris), ce sont ces images festives, surannées et maladroites, candides telles un âge d'or, qui fixent d'emblée la focale de Krzysztof Warlikowski. Fragilité du couple, morsure délétère du temps, avènement de sociétés décrépites (photo de scène, plus haut)... Dans ce cadre, l'arrivée d'une étrangère répudiée et jalouse - Médée bien sûr, corsetée de cuir, juchée sur stilettos, tatouée à la Amy Winehouse et copieusement humiliée - ne peut que déboucher sur l'irréparable. La violence de l'action, graduée mais insoutenable, peut-elle s'accommoder aujourd'hui du texte versifié ? À cette question, régisseur et chef d'orchestre ont répondu non, et c'est une autre pomme de discorde ; à la place, de courts dialogues, signés de Warlikowski et Longchamp, sont sonorisés. Sentences crues, aux résonances contemporaines, dont la déflagration, en phase avec la cruauté du propos, interpelle... mais s'enchâsse habilement dans le flux musical et le mythe, en rien altérés.

Nadja Michael, © Maarten Van Den Abeele
Le vase clos dans lequel l'intruse fait irruption a tout d'un cul-de-basse-fosse glauque, taggé (2), fangeux voire mafieux, où Créon, qui marie sa fille Dircé à l'Argonaute, tient le rôle du parrain. Les deux fils de Jason et Médée sont peu ou prou élevés dans des dérives machistes, qu'illustre bien à l'Acte II la scène extraordinaire où Créon, suivi de janissaires dans la même tenue jogging, cherche à intimider la fauteuse de trouble. Les gamins ne sont pas coupés de tout repère pieux, ce dont témoigne au III leur poignante prière muette, devant une Vierge à l'enfant dégingandée. Warlikowski joue sur les axes géométriques ; le plexiglas, à la fois translucide, réfléchissant et tremblotant, nourrit le drame de cloisons aussi instables que coupantes. Le tableau du mariage scellant la résolution de la serial killeuse, à la fin du II, joue à fond sur les deux univers étanches - le microcosme fêtard aux codes bien pensants, curé à l'appui, reste flou dans le fond, tandis que l'ex, toute de vociférations ricanantes, investit tout le premier plan.

Tant d'autres idées abondent ! Chaque regard, chaque geste, chaque déplacement, chaque accessoire ou éclairage (fascinantes lumières de Felice Ross) est toujours pensé avec la plus grande efficience possible. Ainsi, de la Toison d'Or ; sublimée entre une étoffe contenant un crâne (photo ci-dessus) qui ne peut être que celui du frère de Médée (3), et une perruque blonde arborée tel un talisman. Un diadème s'y ajoute au prélude du III (photo bleutée ci-dessous), probablement le moment le plus ésotérique de la pièce, des forces occultes étant censées précipiter la catastrophe finale. Accords telluriques en toile de fond, la magicienne entre dans d'étranges transes et torsions qu'accompagnent, peut-être à l'excès, les éclairs incessants des néons. Nous voici devant un rite maléfique et ancestral, affranchi du décor "moderne". Sa parenté avec la danse de la sorcière de l'expressionniste Mary Wigman est patente ; est-elle fortuite ?

Le duo Perfides ennemis (fin de l'Acte I), extrait de l'admirable DVD Bel Air Classiques, à acheter ICI
Pour en rester à la musique : l'opéra, trop souvent mal servi, nous l'avons écrit, est mésestimé. Huit ans avant Fidelio - et avec une tout autre force - il fait appel à un collage de prime abord déroutant, nourri de récapitulations formelles (un âge "classique" que la Révolution française vient d'enterrer) et de prémonitions visionnaires. Avec un sens implacable du théâtre, Cherubini se plaît intelligemment à égarer l'auditeur sur la première moitié de l'Acte I, assez statique : conventions de belle facture (air de Dircé très seria avec flûte, celui de Jason évoquant l'Admète de Gluck), et traits novateurs (grand chœur et duo avec hautbois, accolé à la prière de Créon).

Sitôt la princesse de Colchide - l'étrangère - débarquée, des cheminements harmoniques insolites voient le jour, l'orchestration se fait touffue et cuivrée (4), les rythmes et tempi deviennent haletants (vidéo Perfides ennemis, ci-dessus). D'audace en fulgurance, le compositeur signe un II, et surtout un III, très en avance sur les attendus de son temps. La  longue séquence finale, Eh quoi ! Je suis Médée, s'avère à cet égard d'une véhémence et d'une modernité suffocantes. Saturée de suppliques, de cris, de velléités, d'attentats - orchestre et voix poussés dans leurs derniers retranchements, s'il le faut dissonants... elle préfigure non seulement Elektra, mais (qui sait) Erwartung.

Nadja Michael et les enfants, © Maarten Van Den Abeele
Christophe Rousset et son aréopage (photos ci-dessous et plus bas) ont effectué sur cet objet musical non identifié un travail proprement fantastique, dans les deux acceptions du terme. Les accointances des Talens avec des musiques post-classiques, voire romantiques, se font au fil des années plus flagrantes. Elles ont été récemment confirmées par le dernier volet du cycle Tragédiennes : disque (lire la chronique) et récital (lire la chronique) ont alors suscité notre enthousiasme. La battue est tranchante, à l'image de la brutalité dont le compositeur entrelarde sa partition, la scansion timbalière prenant parfois la dimension d'une psychose. C'est d'autant plus en phase avec le sujet, que le chef n'en reste pas à un effet de pathos ou de clinquant. Au contraire : sans rien dénaturer du flux, sa plasticité dynamique rehausse à merveille les incessants atermoiements, ruses ou invectives.

À l'orchestration de Cherubini, très exigeante envers l'harmonie, il n'offre pas qu'une précision d'horloger : outre les bois, comment oublier les saillies fuligineuses des cors naturels, nimbant les paysages intérieurs de noirceurs à la Caspar Friedrich ? Avec cela, au cours des scènes collectives tel le menaçant finale du II, les musiciens ne se départissent jamais, derrière cette confusion des sentiments, d'une netteté de plans en tout point digne de Mozart. La mise en place du monologue final de Médée - récitatif, arioso, air ? laboratoire d'un sprechgesang avant la lettre - y gagne une mise en abîme vertigineuse, que la chanteuse assume insolemment.

© Les Talens Lyriques - Théâtre des Champs Élysées
La chanteuse ? Nadja Michael (photos plus haut) n'a rien d'une "belcantiste", de Bruxelles à Paris ce point n'a pas changé : le matériau évolue entre le mat et le strident, le cri n'est jamais bien loin ; des phrases sont débutées en-dessous de la note, et la prononciation française n'est pas toujours académique. Stricto sensu, c'est mauvais... Et pourtant ! Pour reprendre un mot d'esprit, "Michael chante faux, mais elle sonne juste". De Vous voyez de vos fils à Et sur les bords du Styx, le charisme de la tragédienne irradie, autant par un aplomb théâtral tétanisant, que par des inflexions tripales dont la raucité cloue sur place. Elle ne chante pas, elle ne joue pas Médée, elle est Médée - mieux : Médée la possède. (5) (6) Inoubliable.

Pareillement des comprimari : presqu'aucun n'est irréprochable, tous sont transcendés par l'enjeu. Vincent Le Texier demeure pâteux, mais, en mafioso, il a l'autorité nécessaire pour donner sens au personnage impossible de Créon... tandis que son gendre peu idéal, Jason, trouve en John Tessier un défenseur impeccable, le souvenir de Kurt Streit l'emportant de peu. Élodie Kimmel, Dircé de projection modeste, déroule proprement sa périlleuse entrée, sertie par la flûte chatoyante de Jocelyn Daubigney. Toutefois, c'est la Néris de Varduhi Abrahamyan (non moins splendide basson d'Eyal Streett) qui frappe le plus lors de son unique air : belle diction, timbre soyeux et ambiguïté fouillée. Les deux servantes - Ekaterina Isachenko et Anne-Fleur Inizan - sont acceptables. Enfin, le Chœur de Radio France, protagoniste à part entière, fait preuve d'une vélocité et d'une flexibilité épatantes.

© http://fr.euronews.com/2012/03/05/extraits-de-linterview-de-christophe-rousset/
Le choc de l'année parisienne 2012 - avec tout ce que ce mot implique de craintes, de révisions radicales, de communion, d'enthousiasme - s'est tenu avenue Montaigne. Aux alentours, l'Opéra National a vécu sur sa rente, l'Opéra Comique a resservi toiles peintes ou bougies ad nauseam, le Châtelet n'a presque plus proposé de créations lyriques (7). Il n'y a même pas photo.


(1) À lire, d'ailleurs, certains libelles de fraîche date, il est manifeste que le désamour perdure, ce qui rend plus méritoire encore le présent travail de réhabilitation.

(2) Très pudiquement, Paris s'est limité à un graff' "Casse-toi". Bruxelles (visible en DVD) était plus réaliste, avec des "Sale pute" et autre "Médée salope", qui n'avaient - pourtant - rien de choquant dans ce contexte. Le soir de la première, cette concession de bonne volonté n'a manifestement pas suffi.

(3) D'après la mythologie, Médée a trahi son père le roi Éétès pour aider Jason, dont elle est tombée amoureuse, à s'emparer de la Toison d'Or. Pour couvrir leur fuite, elle a tué et découpé son frère Apsyrtos en morceaux jetés à leurs poursuivants... Au rang des autres idées marquantes : les figurines de mariés (celles des pièces montées, en un peu plus gros) à l'avant-scène, que Médée manipule telles des poupées vaudou. Et surtout, sur les derniers accords, ces pyjamas maculés de sang, pliés et rangés avec un calme et un soin extrêmes par l'infanticide dans la commode, au premier plan ! "Le silence qui suit la catharsis de Cherubini est encore de Cherubini" : Paris ne l'a pas compris, applaudissant trop vite - alors qu'il est impossible de ne pas respecter ces quelques secondes d'un silence de plomb, avant que l'héroïne, seule, ne disparaisse en claquant violemment la porte sur son néant.

(4) Les cors et les trombones sont extrêmement sollicités. En revanche, la jubilation des trompettes n'a pas été jugée bienvenue par le compositeur...

(5) Par ailleurs, le personnage même de Médée, hors lecture de Cherubini, semble être une martingale pour Nadja Michael : la cantatrice allemande est à notre connaissance la seule à avoir également incarné à la scène celle de Giovanni Simone Mayr (1763-1845, Medea in Corinto, 1813) ! Cet autre DVD est en vente ICI.

Indispensable ! en vente ICI
(6) Rapprochement instructif, les deux versions du duo Perfides ennemis que nous proposons : Michael-Streit 2011 en vidéo plus haut, Callas-Penno 1953 en deuxième position de notre lecteur MP3 ci-dessous. Maria Callas, elle aussi, péchait par des stridences, du vibrato, des dissociations de registre - des cris parfois, quand ce n'était pas de la fausseté. Qui songerait pourtant à remettre en cause son génie ?

(7) Ne passons pas sous silence un Re Orso (Opéra Comique) un Nixon in China (Châtelet) de très haute tenue. Nous avons relaté le dernier très favorablement ICI.


 Pièces à l'écoute simple, en bas d'article  Ouverture (1-01) - Acte I : Duo Nemici senza cor (Perfides ennemis, 1-16) - Acte II : Duo Figli miei, miei tesor (Chers enfants, 2-05) Acte III : Prélude (2-11) & Finale : E che ? Io son Medea (Eh quoi ? Je suis Médée), 2-15 à 2-20)  Maria Callas, Gino Penno, Giuseppe Modesti, Fedora Barbieri, Maria Luisa Nache. Orchestre & Chœur du Théâtre de la Scala de Milan, direction : Leonard Bernstein.  Extraits de la captation radiodiffusée du 10 décembre 1953, POUVANT ÊTRE ACHETÉE ICI.

 Pour consulter notre album photo spécial sur notre page Facebook.
 Pour lire le très documenté dossier "Médée", sur le site des Talens Lyriques.
 Pour lire l'entretien avec Christophe Rousset, sur le site de La Terrasse
 Pour lire l'entretien avec Krzysztof Warlikowski, sur le site Altamusica.
 Pour lire la chronique de Bruno Serrou, sur son blog Musique Opéra Danse.

 Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 16 XII 12. Luigi Cherubini (1760-1842) : Médée (Théâtre Feydeau, 1797).
Livret de François-Benoît Hoffman, d'après Euripide, Sénèque et Pierre Corneille,
librement adapté par Krzysztof Warlikowski & Christian Longchamp.

Production du Théâtre Royal de La Monnaie (De Munt) à Bruxelles (2008),
mise en scène de Krzysztof Warlikowski.

‣ Nadja Michael, Médée - John Tessier, Jason - Vincent Le Texier, Créon - Varduhi Abrahamyan, Néris -
Élodie Kimmel, Dircé - Ekaterina Isachenko, Anne-Fleur Inizan, Servantes.
Les Talens Lyriques - Premier violon : Gilone Gaubert-Jacques - Direction : Christophe Rousset

2 commentaires:

  1. Pour un uppercut c'est un uppercut, du fait du choix de cette chanteuse Nadja Michael..Quel beau voyage en Médée que cette recension, un véritable cadeau et inutile de te dire que j'ai été plus que sensible aux illustrations au format MP3. Des bises mon ami.

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    1. Merci infiniment, Cathie, tout commentaire est tellement précieux à un blogueur !
      Je suppose que tu fais allusion à la vidéo incluse dans l'article, à moins que tu n'aies écouté Nadja ailleurs sur YouTube, par exemple ?!
      Je n'entretiens pas mystère du fait que - jusqu'aux derniers jours précédant ce 16 décembre - je suis demeuré sur le souvenir assez hostile de ma session bruxelloise de septembre 2011, en particulier quant à la nature même de cette voix.
      Et puis, j'ai voulu prendre le risque de renouveler l'expérience, et puis... et puis, voilà le résultat ! :)
      La parenté entre Nadja et Maria (Callas), dans le même rôle à la langue près, est plus que troublante ; voir la note (5)...
      Toute mon affection, merci encore et à très vite !
      Jacques

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