samedi 2 février 2013

❛Livre & Initiative❜ Venetian Centre for Baroque Music, Olivier Lexa • Donner à "la Sérénissime" les moyens d'honorer le défi de sa mémoire. ❛Coup de ❤ 2012

Un livre d'Olivier Lexa pouvant être acheté ICI
Soucieux de pédagogie, Olivier Lexa, directeur du Venetian Centre for Baroque Music (Centre de Musique Baroque de Venise) a souhaité faire partager la passion de sa ville au travers d'un livre (ci-contre) présentant l'histoire du baroque dans la Sérénissime. Une élégante brochure se présentant comme une topographie, atypique mais logique - pour tout dire : une promenade. Sous-titré Itinéraire musical de Monteverdi à Vivaldi, ce recueil de quelque deux cents pages s'articule telle une progression spirituelle. Ainsi nous propose-t-il de guider nos premiers pas vénitiens au long d'un itinéraire profane, avant les mener, par beaucoup de chemins de traverse, sur un itinéraire sacré. Entre les deux, comme un point de passage initiatique, se découvre un patrimoine mixte, mi-profane, mi-sacré, autour des fameux hospices (ospedali) et non moins célèbres écoles (scuole).

Au début de l'ouvrage, le lecteur est invité à découvrir successivement les théâtres d'opéra, les grandes demeures (case) et palais (palazzi) patriciens, les maisons de tailles plus modeste (casiniridotti), les ambassades... et la musique en plein air (musica all'aperto). Il est convié, à sa fin, à s'intéresser aux innombrables basiliques et églises (chiese), aux deux couvents et au ghetto juif (ghetto ebraico). Nous sommes très loin cependant d'un guide touristique, fût-il d'inspiration mélomane et de haute qualité littéraire ou iconographique - les nombreux clichés (en noir et blanc) sont d'Olivier Lexa lui-même. Hautement documenté et précis, ce parcours ne trouve son sens plein qu'adossé à la longue et riche introduction (quinze pages), qui enracine la naissance, au XVII° siècle, d'une musique vénitienne spécifique dans le contexte socio-économique et diplomatique des périodes écoulées.

Olivier Lexa, © non communiqué
L'auteur (ci-contre) s'attelle à montrer comment les rapports tendus, d'ordre religieux et politique, entre la Cité des Doges et la Ville Éternelle, ont pu contribuer à dissocier la pratique musicale de toute liturgie ou pompe ecclésiastique, pour aboutir à cette fameuse naissance de l'opéra. Non le genre en tant que tel - l'Euridice de Iacopo Peri (1600) fut florentin -, mais sa pratique sociale, vouée à devenir un référent culturel, voire identitaire : c'est le sens de l'ouverture (1637) à Venise du premier théâtre public payant, dédié à cet art nouveau et "total". En outre, Lexa prend soin de souligner comment, dans le domaine instrumental aussi, les abords de la Lagune furent fondateurs et précurseurs. C'est tout le prix artistique des deux Gabrieli (Andrea & Giovanni), ou Giovanni Legrenzi, qui, de fait, inventa la sonate en trio avant le Romain Corelli soi-même.

D'autres musiciens, plus ou moins connus du plus grand nombre, ponctuent ce retour sur les hauts lieux - profanes et sacrés - de leurs créations : entre Monteverdi et Vivaldi (l'un et l'autre violoniste) par conséquent, s'égrènent les noms de Cavalli, Albinoni, les frères Marcello, Marini, Galuppi... Des anecdotes, telles que la guerre des loges (guerra dei palchi), montrent à l'envi l'importance, pour les grandes familles de la ville, d'assurer non seulement leur divertissement, leur confort, leur train de vie - mais encore, de lutter sans merci contre l'influence des dynasties rivales. Renchérir sur les cachets extravagants des vedettes (dont les castrats) ne suffit pas, il importe aussi de s'abonner à l'année chez l'adversaire... afin de lui nuire, en laissant ostensiblement des loges vides ! La lecture s'agrémente d'instructifs apartés, comme ceux sur 'La finta pazza', modèle de l'opéra vénitien, ou Giacomo Torelli, inventeur de la scénographie moderne, ou encore Apostolo Zeno, la naissance de l'opera seria.

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto (1697-1768) : Arrivée d'un ambassadeur français à Venise
Dans sa conclusion, le musicologue tente de répondre, avec beaucoup de poésie, à la question "Qu'est-ce que la musique vénitienne ?". Nous y aimons sa formulation de "musique de la lagune, musique de l'eau (...) simple, libre, spontanée, pleine de naturel, qui va droit au cœur". Ajoutons-y sans hésiter ces mots de Richard Wagner (mort le 13 février 1883, au Ca' Vendramin Calergi, aujourd'hui musée à sa mémoire), qu'Olivier Lexa cite lui-même en point d'orgue de son chapitre sur la barcarolle, ou chant des gondoliers : "Peut-être ces impressions, liées à Venise dans mon souvenir, m'ont-elles directement inspiré l'air plaintif du pâtre, au début du troisième acte de Tristan - en projet à ce moment".

 Pour acheter ce livre 
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Inauguré à l'été 2011, le Centre de Musique Baroque de Venise - dont le directeur artistique est Olivier Lexa (plus haut), un expert du domaine - œuvre, à l'instar d'autres institutions comparables telles son aîné de Versailles, dans des directions pluridisciplinaires. L'objectif présenté est de réhabiliter et faire mieux connaître les musiques de "l'âge d'or" de la Sérénissime, entre Monteverdi et Vivaldi. Parmi ses axes d'effort, un travail de documentation et de diffusion, ainsi que l'organisation d'un foisonnant festival annuel, mettant particulièrement en lumière les jeunes artistes. Concernant la saison 2012, la brochure programmatique est en ligne.

Le terme de "défi", employé dans notre titre - s'il n'a d'autre prétention que d'attirer l'œil sur la pertinence et la richesse de cette entreprise, en tentant (modestement) de la promouvoir - souhaite, également, mettre l'accent sur son courage.  Ce n'est certes pas le zénith budgétaire de nos politiques culturelles européennes qui l'a portée sur les fonts baptismaux...

San Giorgio Maggiore, vue depuis le Lido - © Jacques Duffourg
Ceci est particulièrement vrai pour l'Italie, où la nature atypique du mécénat ainsi que la raréfaction des financements publics rendent très aiguë la nécessité de communiquer, encore et toujours plus, en faveur de telles missions. Serait-on tenté de parler d'apostolat ? Dans ce contexte morose,  le VCBM, à l'énergie, a vu en 2012 son volume d'activité doubler - réussissant la performance de faire entrer le baroque au Teatro La Fenice, sous la forme de six concerts : une authentique première !

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto (1697-1768) : La Pointe de la Douane
Le mélomane amateur de baroque - et même : le mélomane tout court - ne peut par conséquent que se féliciter de ces premiers résultats (centre, programmation... et bien entendu livre) ô combien prometteurs, dus à Olivier Lexa et à toutes les équipes impliquées. Et, bien sûr, les remercier de souhaiter ainsi rendre à la Cité des Doges une part illustre, redevenue vivante et féconde, de son incomparable héritage - sur laquelle, pourtant, il n'est que trop évident qu'elle s'était assoupie.

"Dans la première moitié du XVIIe siècle, Venise ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de l’art : non seulement elle invente l’opéra public, mais elle donne également ses lettres de noblesse à la musique instrumentale. Pendant plus de cent-cinquante ans, la Sérénissime métamorphose l’art d’Euterpe. En prenant les noms des deux compositeurs qui ont inauguré et conclu cet âge d’or, la Fondazione Monteverdi Vivaldi propose de raconter une histoire écrite par de nombreux créateurs, émaillée de chefs d’œuvres auxquels Les Quatre Saisons font souvent de l’ombre. Centre de ressources et de diffusion, le Venetian Centre for Baroque Music mène un travail de fond dans les domaines de la recherche et de l’interprétation. Ponctuant les activités éditoriales, un festival international est programmé chaque année parallèlement à une académie de jeunes artistes, afin de redonner vie à des joyaux méconnus qui méritent de faire le tour du monde." (Présentation que fait de lui-même le Venetian Centre for Baroque Music, sur son site)


La Salute - © J. D.
Note importante : une partie de cet article (celle concernant le Centre, à l'exclusion de celle abordant le Livre) a été préalablement mise en ligne le 11 avril 2012. Nous avons fait le choix, en le complétant et en l'actualisant, d'en modifier temporairement - à des fins de visibilité - la date de parution.

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas d'article  1. Claudio Monteverdi, Con che soavità (Libro Settimo dei Madrigali), Anne Sofie von Otter et Reinhardt Göbel, extrait du CD Lamenti, © Archiv Produktion, DG.  2. Antonio Vivaldi, Concerto per archi e basso continuo RV 128 (Allegro non molto), Giuliano Carmignola et Sonatori della Gioiosa Marca, extrait du CD Vivaldi-Farina, © Divox Antiqua.



 Le site du Centre de Musique Baroque de Venise.
 Un fort captivant entretien vidéo avec Olivier Lexa.
 Un non moins remarquable entretien écrit avec le même.

4 commentaires:

  1. Vous nous avez donné cher Jack "les moyens" pour tenter de l'honorer cette " Sérénissime". Soyez en remercié. C'est magnifique. Vraiment.

    Jeanne Orient

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    1. Chère Jeanne,
      Votre commentaire, sur la forme, me cause une joie infinie.
      Je suis si heureux que vous ayez parcouru ces quelques mots... n'ayant d'autre but que de faire circuler l'information, succinctement ; au sujet d'une forme d'art, d'une ville, d'une culture.
      Et d'un homme, Olivier Lexa, bourré de talent et d'énergie : Dieu sait qu'il lui en faudra plein encore, tant les circonstances sont dures pour la musique de nos jours - en Italie bien plus encore qu'ici.
      Ils me flattent, aussi, quant au contenu : cet article n'est qu'un "chapeau" rapide, une présentation sommaire, en rien un travail de fond ! Cependant, quelle chance de constater que, par le jeu astucieux des liens internet, même un bloc-note de ce type peut permettre de partager sur ce que nous avons de plus précieux. De plus fragile, aussi. Cela me fait très plaisir, vraiment.
      J'espère vous relire régulièrement, ici ou sur Facebook ! Bien à vous, chère Jeanne,
      Jacques

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  2. Je te remercie cher Jacques de l'excellence de ta lettre Appoggiature. Je me suis envolée grâce à la magie de ta plume et à la richesse de tes liens dont l'illustration musicale pour la Sérénissime. Je me réjouis de ta chronique à venir sur l'ouvrage Venise l'éveil du baroque. Cathie

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    1. Chère Cathie,
      Quoi de plus important pour moi que de savoir que j'ai pu être un relayeur utile sur cette question vénitienne - puisqu'avant Olivier Lexa, apparemment peu de personnes se souciaient de rendre à la "Sérénissime" la musique qu'elle avait vu naître ?
      Pourtant, ce billet est tout modeste, il n'a aucune dimension critique... Simplement la petite prétention de se faire un écho à un beau et courageux projet !
      Je ferai une présentation du livre d'Olivier d'ici plusieurs semaines ; patience, donc.
      Merci infiniment pour ta fidélité et tes commentaires, à bientôt,
      Jacques

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