dimanche 7 octobre 2012

❛Disque❜ Maurice Ravel par Nora Gubisch et Alain Altinoglu • Nora à la voix d'argent, ou L'invitation au voyage, opus 2

Un enregistrement Naïve pouvant être téléchargé ICI
Là, tout n'est qu'ordre et beauté / Luxe , calme et volupté. Ces vers célèbres de Baudelaire magnifiés par Duparc (L'invitation au voyage, clin d'œil au précédent album du tandem Nora Gubisch - Alain Altinoglu) illustrent parfaitement la démarche de ce nouvel enregistrement consacré par les disques Naïve à Maurice Ravel (1). Gubisch serait-elle une nouvelle Shéhérazade, nous entrainant aux confins du lied français ? Assurément. Il n'est que de commencer immédiatement par les Cinq mélodies grecques, en particulier la Chanson des cueillettes de lentisques (écoute en bas de page) ou le bref Tout gai - et tout de suite après, enivrez-vous avec l'époustouflant et exubérant Tripatos (écoute en bas de page) !

L'addiction guette, tant la cantatrice et son fidèle comparse Alain Altinoglu réinventent le genre : plus - tellement plus - qu'un accompagnateur, en partenaire subtil et attentif, ce dernier parvient à "orchestrer" pianistiquement les moirures des mélodies... comme s'il en était l'auteur ! Les grandes devancières en prennent un sacré coup de poussière : pour commencer, l'immense Crespin soi-même, dans ces Histoires naturelles à l'ironie tendre, si complexe à restituer, par lesquelles s'ouvre la présente anthologie.

Constat similaire, pour les renommées Chansons madécasses : Jessye Norman s'y voit surclassée, que ce soit dans l'une ou l'autre de ses versions, d'ailleurs. Le mezzo soprano reste toujours authentique, limpide et naturel ; tout en sachant surprendre, captiver, en un mot subjuguer . Déployant à cet effet les ors d'une voix satinée et opulente, elle peut à ce jour s'enorgueillir d'être prima inter pares dans ces divagations rêveuses. Un statut que certaines de ses consœurs actuelles (telle Magdalena Kozenà, peu inspirée en la matière) devront batailler âprement pour lui ravir.

Maurice Ravel (1875-1937)
D'autres qualités, innombrables,  d'une artiste aussi éclectique et rigoureuse jaillissent à profusion. Le timbre ambré et mordoré, un grave troublant et capiteux, un medium sonore frisant l'idéal, des demi-teintes tout à fait inouïes dans l'aigu - et puis, des piani incandescents sont quelques-unes d'entre elles. Encore : l''exquise diction, absolument exemplaire, la sensuelle et gourmande appropriation de chacune des mélodies ; l'art de s'imposer avec délectation et humour (les fantasques Histoires naturelles toujours), bref un art consommé de la prosodie ravélienne. Ou - enfin - ses talents spectaculaires de conteuse, de diseuse, pythie moderne restituant les pensées secrètes, intimes, enfouies du musicien !

Nora Gubisch enveloppe, caresse chaque mot, chaque inflexion avec une infinie noblesse  :  ainsi fait-elle sonner le délicieux Sur l'herbe comme du Poulenc (voire du Chabrier tardif), ou bien relie Ronsard à son âme à l'Edgard Varèse (1883-1965) du Grand sommeil noir (un texte de Verlaine, également mis en musique par... Ravel). Que dire des deux Mélodies hébraïques au lyrisme extatique, dont les somptueux mélismes orientalisants s'avèrent proches de l'univers sombre et tourmenté du Requiem ebraico d'Eric Zeisl (1905-1959) ? Elle tisse ainsi des filiations stupéfiantes entre des langages musicaux apparemment très éloignés les uns des autres (quoique...).

Altinoglu, Gubisch - © Festival de Saint Denis
Autre atout de ce recueil à l'attrait magnétique : dans les Chansons madécasses la flûte de Magali Mosnier et le violoncelle de Jérôme Pernoo dessinent d'insinuantes arabesques, ces cascades de reflets irisés sur la ligne mélodique transfigurant l'art délicat du compositeur-coloriste. Nous pourrions, assez curieusement,  transposer  à ce Maurice Ravel-là ce qu'écrivait en son temps le critique Joseph Baruzi (dans la revue le Ménestrel) sur Erwin Schulhoff (1894-1942), autre créateur atypique au style extrêmement personnel. Baruzi en effet louait chez le Tchèque (mort au camp de concentration de Wülzburg) l'ingéniosité à dépeindre des mondes furtifs, imaginaires - "oniriques comme le bruissement des feuilles dans le parc, d'audacieux chevauchements  d'ombres et de lumières, ou encore, le bouillonnement de sources".

Maurice Ravel révélé à lui même ? Guère étonnant que le Basque n'ait jamais décroché l'académique - mais si convoité - Prix de Rome ! Il dévoile une science unique   des harmonies florales, pourprées d'une intense force poétique... et d'une insondable mélancolie.

Après Duparc et Ravel, et dans l'attente de la parution prochaine de la récente Thérèse de Massenet  recréée au festival de Montpellier : quelle sera la suite ? À l'écoute de ce disque passionnant - miraculeux, même - nous ne pouvons que songer à la phrase d'Helen, une héroïne du Secret magnifique de Douglas Sirk : "J'ignorais que le monde pouvait être aussi beau".

(1) Le Festival de Saint Denis a préalablement programmé l'été dernier un concert au cours duquel les deux artistes ont offert à leur public les Cinq mélodies populaires grecques et les Histoires naturelles.

‣  Retrouvez d'autres de nos chroniques sur Alain Altinoglu : Les Hauts de Hurlevent et Perelà, uomo di fumo - deux productions montpelliéraines de haute volée (avec Nora Gubsich dans le cas de Perelà) !

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  1) "Chanson des cueilleuses de lentisques" (Cinq mélodies populaires grecques- 2) Tripatos - 3) "Kaddisch" (Deux mélodies hébraïques).

 Étienne Müller 

 Maurice Ravel (1875-1937) : Mélodies (Histoires naturelles, Trois chansons madécasses,
Cinq mélodies populaires grecques, Deux mélodies hébraïques...).

‣ Nora Gubisch, mezzo soprano ; Alain Altinoglu, piano.
Avec Magali Mosnier et Jérôme Pernoo.

 Le site web d'Alain Altinoglu.

‣ Un enregistrement Naïve pouvant être acheté ICI.



6 commentaires:

  1. Je suis en train d'écouter les extraits...Stupéfiant est l'adjectif qui convient me semble-t-il à cette voix...Une découverte enchanteresse me concernant. Grand merci à Etienne et à l'équipe d'App0 pour cette chronique.

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    1. Merci à vous, chère Cathie, pour vos encouragements. Je suis cette belle artiste attachante et éclectique depuis les mémorables Fées du Rhin d'Offenbach (Montpellier 2002) ; j'attends avec impatience la publication de Thérèse de Massenet qu'elle vient d'interpréter l'été dernier lors du même Festival.
      Bien à vous, je suis touché, Étienne

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  2. Grand merci d'avoir répondu à mon bien modeste commentaire eu égard à l'éblouïssant travail que vous nous donnez à lire et à entendre...Inutile de vous dire que je guetterai votre recension de Thérèse Massenet et vous souhaite, comme à toute l'équipe AppO que je vois croître avec grand plaisir, le meilleur.

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    1. Merci encore, chère Cathie... Ah, ça, Thérèse, je la guette aussi !! :)
      Le meilleur pour vous également, vous le méritez grandement... Étienne

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    1. Absolument enchanté que cet article vous ait plu, Mikhail ! Cordialement,
      Étienne

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