mardi 8 octobre 2013

❛Concert❜ "Cantigas" (MACHAUT, STRAVINSKY, OHANA...) • Magistrale réussite du Chœur LUCE DEL CANTO & de Simon-Pierre BESTION au Musée de Cluny.

     L'affiche des deux concerts (8 & 9 octobre 2013)
Peut-être vous est-il arrivé de regretter du bout des lèvres les programmations talentueuses mais "sages" - entre Gloria de VIVALDI, Messe en ut de MOZART et Requiem de BRAHMS - souvent proposées à PARIS par des chœurs désireux de conquérir de nouveaux publics ? Dans un contexte économique toujours plus difficile pour les auditoires comme pour les jeunes artistes, c'est une prudence louable d'ailleurs, que nul n'aurait l'idée de reprocher à ces derniers.

Il en est pourtant qui jouent de manière méritante la carte du risque ! À plusieurs occasions sur ce site, il a été fait l'éloge des MÉTABOLES (notre ensemble de l'année 2012), dont les concerts de très haute tenue s'attellent toujours à honorer des musiciens contemporains (voire vivants), au sein de parcours éclectiques et transversaux. Ces audacieux devront désormais compter avec la concurrence...

Celle-ci a nom CHŒUR LUCE DEL CANTO : cette phalange a été fondée en 2008, par un tout jeune homme d'alors vingt ans, Simon-Pierre BESTION (photographie ci-dessous)... lequel avait déjà à son actif, un an auparavant, EUROPA BAROCCA. Parmi les items qu'il a développés dans "la note d'intention"qui accompagne la présentation du chœur, "Du sens avant tout" souligne l'importance primordiale conférée par le chef au texte. Le moins que l'on puisse dire, à l'écoute de ces Cantigas offert le 8 octobre dans la crypte du Musée de Cluny (reprises le 9 à l'église Saint Louis en l'Île), est que cette quête de sens n'est pas qu'affaire de déclamation.

Simon-Pierre BESTION, claveciniste, organiste, chef de chœur & d'orchestre - © Site Luce del Canto
De la même manière que pour leur projet Et tremble la Terre... - couvrant huit siècles français, de PÉROTIN à FLORENTZ - les LUCE DEL CANTO ont fait le choix, pour Cantigas, du grand écart temporel : pas moins de sept cents ans environ séparent les Cantigas de Santa Maria, attribuées au souverain ALPHONSE X le Sage (1220-1284), d'autres Cantigas, celles de Maurice OHANA (1913-1992, encore un centenaire, félicitations aux interprètes pour cet hommage). Et de la Messe d'Igor STRAVINSKY (1882-1971) à la fabuleuse Messe de Notre Dame de Guillaume de MACHAUT (c.1300-1377), il faut à peine moins remonter le temps !

Maurice OHANA (1913-1992)
Ce n'est pas, tant s'en faut, la première fois que des parallèles de concert sont établis entre des musiques du Moyen-Âge et certaines du XX° siècle, les compositeurs plus ou moins en rupture de ban étant aisément fascinés, si ce n'est inspirés, par ces temps reculés non encore convertis à la tonalité. Cependant, c'est une chose de juxtaposer... c'en est une autre de fusionner.

La fusion, c'est exactement ce à quoi procède Simon-Pierre BESTION. En effet, organisé en un double diptyque, le programme s'articule autour d'une seule Messe paritaire, les séquences de MACHAUT et STRAVINSKY (1948) y étant alternées ; et d'une Cantiga non moins hybride, combinant OHANA (1954) avec ALPHONSE le Sage. Quatorze instrumentistes complètent l'effectif choral pour les deux œuvres vingtiémistes.

Intellectuellement satisfaisante, une telle structuration ne court-elle pas le danger de demeurer une pure vue de l'esprit ? Pas le moins du monde ici, et c'est le premier atout  maître de la soirée : nul artifice, nul maniérisme, nulle approximation - mais rien d'autre qu'un flux cohérent et homogène, un continuum naturel, que le nécessaire contraste des styles n'entaille jamais comme un hiatus. Ceci est déjà vrai de MACHAUT à STRAVINSKY, le second n'ayant fait aucun mystère de sa dette envers l'élévation spirituelle des  grands créateurs moyenâgeux.

Igor STRAVINSKY (1882-1971)
C'est encore plus flagrant en deuxième partie. Si OHANA reconnaissait pareillement le tribut élevé qu'il devait payer au recueil des Cantigas de Santa Maria, certaines de ses déflagrations s'éloignent pour le moins du balancement de la mélopée alphonsienne. À ce stade intervient toute la fluidité (et l'exceptionnelle précision) de la direction de BESTION : sans cet alliage de sûreté et de souplesse, d'inventivité et de rigueur, cette alchimie capiteuse voire obsessionnelle, prodiguée sans parcimonie, serait peu ou prou restée dans les alambics du laboratoire.

Ce charisme est de toute manière partagé par l'ensemble de la troupe, instrumentistes compris, tous témoins et acteurs d'un travail acharné en amont. De l'entrée et de la sortie processionnelles, des dispositions "spatialisées" (choristes en avant-scène, en vis à vis, en fond de salle), des péroraisons magiques à bouche fermée, de ces pupitres fastueux, de ces solistes incantatoires (1) : difficile d'élire un point à louanger plus qu'un autre. L'effectif entier, qui est une ode à la jeunesse, tutoie déjà la perfection - et c'est encore un deuxième atout.

Il en est un troisième, déterminant. Non seulement l'imbrication des messes et des cantiques est le fruit d'une habileté suprême, mais encore - en une progression toute liturgique - LUCE DEL CANTO et Simon-Pierre BESTION font cheminer l'auditeur avec doigté, du sacrifice de l'Eucharistie à l'allégresse de la Nativité, cette dernière éclatant en pleine lumière, au cours de la Cantiga del Nacimiento conclusif.

Un concert- rédemption en quelque sorte ! "Du sens avant tout".


(1) À défaut de pouvoir citer tous les excellents choristes, louons certains d'entre eux, appelés comme solistes : Ellen GIACCONE, Marion THOMAS, Margaux TOQUÉ, sopranos ; Cécile BANQUEY, Mathilde GATOUILLAT, Virginie MEKONGO, Célia STROOM, altos ; Nicolas DROUET, Matthieu JUSTINE, Vivien SIMON, ténors ; Florent MARTIN, basse. À applaudir également, les brèves mais très belles interventions de Samuel ROUFFY, ténor, et de Cecil GALLOIS, alto masculin.




 PARIS, Musée de Cluny, 8 X 2013 :
Guillaume de MACHAUT (c.1300-1377) : Messe de Notre Dame - Igor STRAVINSKY (1882-1971) : Messe -
ALPHONSE X  le Sage (1220-1284) : Cantigas de Santa Maria - Maurice OHANA (1913-1992) : Cantigas.

‣ CHŒUR LUCE DEL CANTOENSEMBLE INSTRUMENTAL,
Direction : Simon-Pierre BESTION.

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