samedi 13 mars 2010

❛Opéra❜ Berlioz, un modeste Béatrice & Bénédict • 'Tchao Pantins', une vision "ficelée" selon Dan Jemmett à l'Opéra Comique de Paris.

De gauche à droite : Alberto (montreur de marionnettes), Claudio, Don Pedro, Leonato (rôle parlé) - © Opéra Comique, Pierre Grosbois
Mois Shakespeare dans les théâtres parisiens : après The Fairy Queen - déjà à l'Opéra Comique - et Falstaff au TCE, voici sinon l'opus ultimum de Berlioz, du moins ses adieux aux planches. Il est si rare de voir Béatrice mis en scène ! Autant dire qu'on en attend beaucoup (1). Ainsi l'Anglais Dan Jemmett a organisé toute sa scénographie autour du fait que la Sicile - l'action est à Messine - est une terre de marionnettes, des pupi figurant les guerriers qui ont fait sa riche histoire : il apparaît donc concevable que nos combattants Bénédict, Claudio et Pedro soit représentés comme tels. Dès lors, les marionnettes sont partout, tant dans le décor (deux chevaliers géants, un îlien et un Maure, en fond de plateau), que les accessoires (des poupées, deux théâtres miniatures dont l'un tombe des cintres). Et, bien sûr, chez les acteurs des deux sexes : leur gestuelle est mécanique, leurs saluts codifiés ; ils se déplacent par tressautements.

Berlioz, photographié vers la fin de sa vie
L'astuce est poussée jusqu'à les faire s'affaisser, à l'abandon, lorsqu'ils ne sont pas au premier plan de l'action, les ficelles censées les mouvoir n'étant plus agitées. Pas trop mal vu. Poussant sa logique jusqu'au terme, le scénographe recourt à un (trop) omniprésent montreur de marionnettes, à qui il confie de déclamer des extraits de Much ado about nothing... dans sa langue d'origine. D'une pierre deux coups : les récits, que d'aucuns trouvent fastidieux, peuvent en paraître plus vivants. D'autre part, Shakespeare reste aux manettes, la pièce devenant pour partie anglophone : cela peut agacer de prime abord, mais à la réflexion ne contrarie qu'assez peu l'équilibre de l'ensemble.

Cela étant, le parti n'est pas dépourvu de périls - évités, mais d'extrême justesse. Le premier tient aux chanteurs-comédiens eux-mêmes : rien de plus risqué que de leur faire singer - avec naturel si l'on peut dire - des gestes d'automates pendant plus de deux heures  ; l'outrance, voire le ridicule, guettant à la longue. Le second vient du message subliminal selon lequel les protagonistes sont des pantins, voire des débiles, la plupart manipulés et manipulateurs à la fois. C'est dangereux vis à vis de Shakespeare... même si dans Beaucoup de bruit pour rien on s'attache davantage aux noeuds tissés, qu'aux héros eux-mêmes. Enfin, c'est cruel pour Berlioz, qui a offert trois airs somptueux, denses de musique comme de psychologie, à ses trois principaux caractères (Béatrice, Bénédict et Héro) !

J. Varnier, © L'Oiseleur des Longchamps
Quasiment sexagénaire, notre romantique tourmenté choisit de quitter le théâtre sur la pointe des pieds, tel Verdi trente-et-un ans plus tard, par une comédie ironique et ambiguë. La partition est d'une invention aussi variée que sa délicatesse est constante. Cette dernière est tout sauf mièvrerie, le compositeur jouant admirablement sur les oppositions de registre : gravité de Héro ou d'Ursule versus faconde de Somarone, ou encore hâblerie de Don Pedro contre velléités de Bénédict... Richement orchestrée, elle est bien davantage traitée comme une musique de chambre chantée,  que comme un opéra à effets : on voit le chemin parcouru depuis la grandeur souvent tonitruante d'un Benvenuto Cellini. Parmi cent beautés, retenons des joyaux tels que le nocturne d'Héro et Ursule fermant l'acte I, le trio des femmes en pivot de l'acte II - par-dessus tout peut-être, le choeur avec accompagnement de guitare "Viens ! Viens de l'hyménée" lui faisant suite...

Il n'est pas neutre que la Chambre philharmonique, l'ensemble du chef Emmanuel Krivine, joue sur instruments d'époque. Même s'il l'on veut bien convenir que cette exigence de fidélité a moins de conséquence ici que dans Haendel ou même Schubert ! Dès l'ouverture, leste et colorée, les vents très détachés fournissent assez d'espièglerie pour qu'on accueille sans trop de surprise l'excentrique Bob Goody, le montreur de marionnettes. Lors de l'entrée "Le More est en fuite", l'entente avec l'excellent  ensemble Les Eléments n'est pas totalement en place, c'est le moins que l'on puisse écrire. Néanmoins, la réussite chorale sera au rendez-vous dès le difficile épithalame grotesque (sic) "Mourez tendres époux", pourtant étiré en longueur ; elle ne se démentira plus jusqu'à la fin.

Toutefois, c'est dans le point de croix des ensembles si travaillés, plus encore que dans les grands airs, que Krivine se montre le plus séduisant. En particulier, le niveau de connivence vocale et instrumentale atteint au cours du sublime "Je vais d'un coeur aimant" (trio Héro-Ursule-Béatrice), d'un tempo très retenu, relève de l'alchimie la plus intemporelle. Les chanteurs, presque tous britanniques, sont du reste aussi corrects en équipe qu'individuellement. Réserve faite envers Alish Tynan (Héro) dont l'air liminaire et très exposé "Je vais le voir" déçoit, inintelligible et court d'aigus ; par chance, l'artiste sait se racheter ensuite, par un chant diaphane et gracieux parfaitement idoine.

Héro - © Opéra Comique, Pierre Grosbois
Christine Rice compose une Béatrice remarquable : mezzo soyeux et rond, accents expressifs, diction très satisfaisante. Quelle gradation dans "Il m'en souvient" ! Face à elle, le Bénédict d'Allan Clayton ne lui cède en rien, frimeur tendre aux aigus clairs et véloces, se sortant avec les honneurs du redoutable "Ah ! Je vais l'aimer". Ursule, c'est le domaine réservé d'Elodie Méchain : présente à Mogador avec Plasson en 2003, au TCE avec Colin Davis l'an dernier - les deux fois en version de concert -, la Française sait dispenser encore aujourd'hui ses graves ciselés et veloutés, tout en complicité douce et prévenante.

En Somarone, le maître de chapelle, un Michel Trempont toujours ingambe - bientôt soixante ans de carrière ! - nous régale d'un "Vin de Syracuse" vieillissant bien. Enfin, la belle basse noble, sonore et chatoyante, de Jérôme Varnier (Don Pedro, photo au centre) se fait remarquer davantage que le Claudio modeste, quoique subtil, d'Edwin Crossley Mercer. Tout ce monde évolue dans des costumes aux vives couleurs devant des fonds ocres de bon aloi : un environnement mordoré, convenant agréablement aux élégances comme aux non-dits de cette oeuvre majeure.

▸ Pièce à l'écoute simple, en bas de page  Hector Berlioz, Béatrice & Bénédict, "Je vais d'un cœur aimant", trio extrait de l'enregistrement dirigé par John Nelson, avec Susan Graham © Erato Musifrance.

(1) Incroyable mais vrai : l'opéra n'a connu jusqu'ici que DEUX séries représentées à Paris, la première en 1890 (vingt-huit ans après la création à Bade, tout de même), la deuxième en... 1966 !! (Source : Site Hector Berlioz)



 Hector Berlioz : Béatrice et Bénédict.
Paris, Opéra Comique, 06/03/2010 • Opéra-comique en deux actes sur un livret du compositeur d'après Much ado about nothing de William Shakespeare, créé le 9 août 1862 à Bade (Baden Baden) sous sa propre direction.

▸ Christine Rice, Allan Clayton, Ailish Tynan, Elodie Méchain, Edwin Crossley Mercer,
Jérôme Varnier, Michel Trempont, Giovanni Calo, David Lefort, Bob Goody -
Choeur de Chambre Les Eléments, La Chambre Philharmonique, direction : Emmanuel Krivine 

▸ Mise en scène : Dan Jemmett, décors : Dick Bird, costumes : Sylvie Martin Hyszka,
lumières : Arnaud Jung, chorégraphie : Cécile Bon.

‣ En partenariat avec le Palazzetto Bru Zane, Centre de Musique Romantique Française. 



2 commentaires:

  1. Ravi d'avoir vu Edwin Crossley-Mercer dans cette production unique. Il s'est acquitté de son modeste rôle avec son sérieux et sa compétence habituels. Ce Franco-Irlandais possède un potentiel époustouflant qu'il montrera indubitablement dans le personnage d'Harlekin dans Ariadne auf Naxos à l'opéra Bastille en décembre, comme il l'a fait récemment à Massy dans le rôle de Florestan dans Amadis. A ne pas manquer dans son récital Winterreise de Schubert au Musée d'Orsay au mois de mai.

    Primo.

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  2. Merci mille fois, cher TCM, pour ce mot très favorable à un artiste de grande valeur, sur qui ma réserve tenait en fait uniquement à la ténuité de son rôle. Sans être forcément historique, cette production de l'immense chef d'œuvre de Berlioz vaut bien mieux - à mon sens - ce que j'ai lu, ici ou là, sous la plume de confrères, et qui est parfois... terrifiant ! Et elle le dois pour beaucoup à des artistes de la trempe d'Edwin Crossley-Mercer. À bientôt en ces colonnes !

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