samedi 15 octobre 2011

❛Concert❜ Galop d'essai, coup de maître • I Virtuosi Delle Muse ouvrent les Grandes Journées du CMB de Versailles

Pégase, le cheval ailé, fit jaillir dit-on d'un seul coup de sabot la source Hippocrène, qui ravit les Muses ; Uranie, subjuguée, y conduisit Pallas, déesse de l'intelligence, afin de l'enchanter. Ce fonds mythologique entérine-t-il, à sa manière, une relation féconde entre les beaux-arts et la "plus belle conquête de l'homme" ? Bartabas, pour sa part, recherche depuis toujours de telles croisées : fondateur du théâtre Zingaro et de l'Académie du Spectacle Équestre, à Aubervilliers et à Versailles, l'écuyer se plaît à dérouler ses sages improvisations sur fond de musique, à laquelle il amène une frange de public nouveau. Pierre Boulez ou Philip Glass, voire Alexandre Tharaud jouant Bach, furent naguère à son menu : rien de plus logique, par conséquent, que les instruments anciens s'invitent à leur tour à la Grande Écurie du Roi (gravure ci-dessous), lors de l'ouverture des Grandes Journées 2011 du Centre de Musique Baroque de Versailles.

Les amateurs prisent ces rendez-vous automnaux, célébrant, sous l'autorité de Benoît Dratwicki, un compositeur français, de ses sources à sa postérité. Après Campra en 2010 (trois-cent-cinquantième anniversaire oblige), c'est à Antoine Dauvergne qu'est consacré le présent millésime. Né en 1713 à Moulins, ce Bourbonnais (portrait ci-dessus), fils de violoniste et violoniste lui-même, rejoint assez tardivement (1741) la Musique de Chambre du Roi ; en 1752 seulement, il se frotte à l'art lyrique. Le succès des Amours de Tempé le pousse à persévérer, ainsi qu'à tenter, en pleine Querelle des Bouffons, l'aventure de l'opéra-comique, un genre que ses Troqueurs (1753) contribuent largement à fixer. Codirecteur du Concert Spirituel, il tient à trois reprises les rênes de l'Opéra, avant de mourir dans l'anonymat en 1797 à Lyon.

Le concert du 18 septembre, au contexte original mais de courte durée (moins de quarante-cinq minutes), nous propose sa Sonate en trio op. 1 n° 3. Ce vocable évoque Jean-Marie Leclair (1697-1764), mentor de Dauvergne et démiurge du violon, dont la Sonate en trio op. 4 n° 2 et la Deuxième recréation de musique d'une exécution facile (sic) encadrent, ès qualités, la programmation.

Danseur et violoniste – une polyvalence très française –, le Lyonnais Leclair (portrait ci-contre), jeune maître de ballet, apparaît à la cour de Turin, où il se perfectionne auprès de Giovanni Battista Somis, l'un des coups d'archet les plus notoires d'Europe. La transmission par celui-ci de l'enseignement d'Arcangelo Corelli, tout comme la fréquentation ultérieure, à Amsterdam, de Pietro Locatelli, autre légataire, contribue à sceller chez le Français une emprise déterminante du Buon Gusto corellien. Auteur d'une seule tragédie lyrique, Scylla et Glaucus, il disparaît à soixante-sept ans, assassiné en plein Paris par un inconnu. Leclair laisse, outre un corpus violonistique sans égal et le souvenir d'une légendaire virtuosité, la marque d'un caractère atrabilaire qui l'amena à quitter des institutions telles que la Musique du Roi et le Concert Spirituel.


La structure propre de la sonate en trio leclairienne hérite de Corelli, avec son ordonnancement lent-rapide-lent-rapide. Le terme de trio, en l'occurrence, n'évoque en rien un effectif, mais simplement le nombre de parties : deux en clefs de sol, l'une en clef de fa. Une telle œuvre peut donc être confiée à deux flûtes, deux violons, ou une flûte et un violon, accompagnés par une basse continue composite, rien ne s'opposant, à l'inverse, à ce qu'un clavecin se charge de la basse et d'une des portées supérieures, un instrument « aigu » s'acquittant de l'autre. Une doublette, en somme.

C'est du reste en binôme que le claviériste Stefano Molardi et le violoniste Jonathan Guyonnet (photographies ci-contre et ci-dessous, respectivement) – cofondateurs en 2004 de l'ensemble I Virtuosi delle Muse, dont cinq membres sont réunis aujourd'hui – ont signé l'an passé chez Divox un recueil consacré, précisément, à 'Corelli & Friends'. Pour la première incursion en terre française de tels spécialistes de l'Italie, porter la Sonate de Leclair sur ces fonts baptismaux est d'une extrême finesse, tant son vocabulaire constitue un idéal syncrétisme. L'Adagio initial parle le plus corellien des langages, l'entrée décalée des deux violons, d'une tendresse irrésistible, s'y parant de ces atours arcadiens qui illuminent l'enregistrement précité. Un comparable affect ultramontain persiste dans le Largo ; en revanche, les deux Allegro carrés, au discours très rythmé, en appellent par leur caractère dansant à l'héritage hexagonal.

Hexagonale, la Deuxième recréation de musique l'est de son côté, farouchement : il s'agit d'une archétypique suite de danses à la française (canevas qu'utilise Bach pour ses Ouvertüren). Amputée, à cause de la synchronisation avec le spectacle équestre, de trois de ses volets (Menuet, Tambourin, Badinage), elle en conserve quatre autres : successivement Ouverture, Forlane, Chaconne et Sarabande. La seule Chaconne est une corne d'abondance de carrure symphonique, à l'incroyable variété, ocellée de cassures et digressions que les Virtuosi articulent avec appétit ; plus nette encore à cet égard est la Forlane, dotée d'une rêverie médiane aux accents de mélancolique musette.

Sertie, on l'a écrit, entre les deux Leclair, la Sonate de Dauvergne conforte cette assimilation. En trois mouvements (Allegro, Adagio, Minuetto), elle énonce une dette évidente envers les Pièces en Concert de Rameau, prouvant que l'influence de ce dernier sur le Bourbonnais va bien au-delà du domaine lyrique. Il s'y dénote cependant quelque chose de différent : dès l'Allegro – que les musiciens ont le goût de restituer avec une grande retenue, Allegretto ponctué d'atermoiements Andante – il est rappelé que la première École de Mannheim était jouée au Concert Spirituel. N'y aurait-il pas jusqu'à du Stamitz ou du Richter ici ? Le tropisme doux-amer de l'Adagio, comme le balancement ambigu du Minuetto, ne seraient-ils pas baignés de l'Empfindsamkeit, cette sensibilité alors en vogue outre-Rhin et conçue comme une réaction au rationalisme ?

Ce bref mais très riche parcours revêt ainsi un coloris mordoré, plus orienté vendémiaire que messidor, très en phase avec la saison ; prodigue de reflets boisés, il tire même, à la marge, vers le préromantisme à venir. Que ses onze sections soient exaltées l'une après l'autre dans des tempi modérés, sans qu'apparaisse pour autant la moindre monotonie, souligne éloquemment les ressources des instrumentistes. L'acoustique de la Grande Écurie escamote pour partie, hélas, l'inventivité coutumière de Molardi le claveciniste ; mais qu'au violoncelle Frédéric Baldassaré, débutant au sein du groupe, fasse montre d'un style à ce degré fusionnel, a de quoi réjouir.

L'osmose de ces jeunes interprètes avec les répertoires qu'ils choisissent de défendre et illustrer est d'ailleurs telle, qu'elle se relève jusque dans l'insoupçonné. Sur cinq, ils sont deux Français, deux Italiens, un Franco-Italien : un équilibre impeccable, à la moitié près, une sorte d'arithmétique des Goûts Réunis. Même Pallas l'intellectuelle n'y aurait pas songé.


Versailles, Grande Écurie du Roi, 18 septembre 2011 - Jean-Marie Leclair (1697-1764), Sonate en trio opus 4 numéro 2 - Antoine Dauvergne (1713-1797), Sonate en trio opus 1 numéro 3 - Jean-Marie Leclair, Deuxième Recréation de Musique. Concert donné sur fond d'improvisations équestres de Bartabas, dans le cadre de l’Académie du Spectacle Équestre, et à l’occasion de l’ouverture de la Saison du CMBV.

 
I Virtuosi Delle Muse :
 Jonathan Guyonnet & Paolo Cantamessa, violons - Frédéric Baldassaré, violoncelle -
Ludovic Coutineau, contrebasse - Stefano Molardi, clavecin & direction.

 
Crédits photographiques - La Grande Écurie du Roy : gravure © Universität Bern, Zentralbibliothek, Sammlung Ryhiner - Stefano Molardi & Jonathan Guyonnet : Guillaume Eymard.

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