lundi 5 décembre 2011

❛Concert❜ Semele (Haendel) à la Salle Pleyel • Cecilia Bartoli, 'Miroir, dis-moi que je suis belle... éternellement'


Janvier 2007, presque cinq années (déjà) : une création remarquée, puis rapidement inscrite, DVD à l'appui, dans la légende dorée bartolienne. Pour la première fois, sur sa scène fétiche zurichoise, Cecilia Bartoli s'offrait un rôle en langue anglaise. Et pas n'importe quel rôle ! Cette Semele haendélienne de 1744, musical drama tiré d'un prototype écrit par William Congreve en 1707, était taillée sur mesure pour - entre autres - la Duparc, dite la Francesina, une cantatrice à l'agilité légendaire.

Ni totalement un oratorio (avec ce que ce mot suppose d'allégorique ou de biblique), ni vraiment un opéra, mais une séquence mythologique, virtuose et chorale (tel l'Hercules qui suivra) traitée en fable : morale, nécessairement morale, si ce n'est moralisante. Un an et demi après le Rousset/McVicar du Théâtre des Champs-Élysées, petit exploit pour une Salle Pleyel naturellement comble, que de réunir, fût-ce en version de concert, bien plus que l'ossature de l'original helvète. Si William Christie a laissé la baguette  à Diego Fasolis, si les English Voices ont supplanté le chœur autochtone, c'est bien La Scintilla (formation permanente sur instruments originaux de l'Opéra de Zurich) qui officie. À l'avant-scène, outre la diva romaine précitée, Charles Workman et la fidèle Liliana Nikiteanu permettent au cast - augmenté d'Hilary Summers, Christophe Dumaux, Jaël Azzaretti et Brindley Sherratt - de se rattacher naturellement à la production de départ.

Cast ? En vérité, de longues décennies de pratique (et sauf défaillance de la mémoire) ne nous avaient peut-être jamais permis d'assister, versions scéniques et concertantes confondues, à une démonstration opératique ne comportant absolument aucun point faible. Pas même une réserve minimale, pour solde d'objectivité calibrée ! Du rôle incroyablement court (et incroyablement difficile) de Somnus, en plus de Cadmus, Sherratt tire au III (Leave me, loathsome light puis More sweet is that name) une oraison aux graves de sépulcre dignes du futur Fiesco verdien ; tandis que Dumaux, pas mieux servi en quantité, ne fait qu'une bouchée d'un Despair no more final d'Athamas, pourtant peu avare de périls ; perfection technique et remarquable projection n'obérant jamais, chez le Français, la recherche de séduisantes couleurs dramatiques. Brièveté et panache, toujours, pour Jaël Azzaretti, Iris feu-follet aux aigus désormais assurés, en plus d'excellente comédienne.


Talent de comédienne : c'est - encore - le moins qu'on puisse revendiquer de la Juno d'Hilary Summers, présence de matrone mais chant de souveraine, abattant avec chic, et sans poitrinage aucun, des pages risquées, dont le fameux Iris, hence away que nous avons déjà entendu certes mieux vocalisé, mais moins bien phrasé. Plus modeste de carrure, Lilia Nikiteanu délivre malgré cela une Ino de rêve, aux graves certes moins sonores que ceux de sa consœur (1), mais d'une mélancolie indicible (Turn, hopeless lover). Davantage qu'honorable tout cela, quand bien même les deux autres protagonistes ne seraient pas auteurs de prestations exceptionnelles !

Or, c'est le cas. En dépit d'une carrière en dent de scie qui l'expose moins qu'autrefois, nous retrouvons le Charles Workman (photo ci-dessous) que nous aimons - impérial dès un Lay your doubts d'entrée qu'assoit un bas de tessiture d'airain, comme seul un tel baryténor peu dispenser. Voici un chant infiniment nuancé, jouant intelligemment sur les dynamiques, total reflet du miroitement d'une Semele à facettes. Kaléidoscopique faudrait-il écrire, tant Cecilia Bartoli (dont on sait la sagesse de parcours, photo ci-dessus) ne manifeste pas le moindre signe d'usure. Passées quelques grimaces, décidément irréfragables mais heureusement circonscrites à l'O Jove initial, se met en place au cours des neuf (!) récits ou airs suivants, un de ces festivals dont le mezzo romain détient depuis longtemps les clés.

Souvent à la limite du cabotinage, mais suffisamment racée pour ne jamais y choir, souffle de forge en bandoulière et demi-teintes de velours au cœur, elle semble avoir encore mûri son renversant morceau de bravoure à cocottes et à miroir, Myself I shall adore. Technique transcendante plus drôlerie irrésistible égalent, bien entendu, ovation assurée. Toutefois ce serait mal connaître l'artiste que de la croire ainsi dédouanée, tant, plus loin, le vertigineux No, no, I'll take no less surgit toutes voiles dehors ! La vocalisation insensée y semble transfigurer les ressources d'un matériau... auquel nous aurions volontiers pardonné un soupçon de fatigue. Ceci n'empêche même pas la Bartoli d'enfoncer un peu plus le clou (aux antipodes de la virtuosité d'apparat cette fois) par une mort d'une nudité poignante (Too late I now repent).

Dure concurrence pour les deux ensembles, choral et instrumental. Le premier - peu bichonné pourtant par un Diego Fasolis à la gestique exaspérante où le tressautement de cabri l'emporte de loin sur le souci du détail - illustre par sa subtilité et sa flexibilité ce qu'en Angleterre, génération après génération, chanter en chœur peut vouloir dire ; tandis que le second, lui, paraît se voir assigner pour l'essentiel une fonction d'écrin, d'ailleurs fort seyant, pour joaillerie de grand luxe. Trois heures durant, nous y entendons du son élégant, et nous y cherchons - non sans difficulté - un peu de théâtre en musique. En avions-nous tant besoin cependant ?

(1) On se rappelle sans doute l'idée de John Nelson (1993) de faire enregistrer ces deux derniers rôles par la même Marilyn Horne... certes, Juno prend les traits d'Ino à l'acte II, mais au disque fallait-il entretenir telle confusion vocale  ?!

un texte de Jacques Duffourg.

 Paris, Salle Pleyel, 4 décembre 2011 -
Georg Frideric Handel (1685-1759) : Semele, a musical drama, d'après William Congreve (1744) - Cecilia Bartoli, Charles Workman,  Hilary Summers, Liliana Nikiteanu,  Jaël Azzaretti, Christophe Dumaux,  Brindley Sherratt - London Voices, Orchestra La Scintilla an der Oper Zürich -
Direction : Diego Fasolis.  

  À consulter avec profit, un bel article sur
l'admirable album napolitain de Cecilia Bartoli, Sacrificium.

 Crédits iconographiques :  Gustave Moreau, Jupiter & Sémélé, 1895,  www.musée-moreau.fr - Cecilia Bartoli (Semele) & Charles Workman (Jupiter), production de 2007, © Armin Bardel, www.arminbardel.at. 

2 commentaires:

  1. Jean-Christophe Pucek11 décembre 2011 à 10:43

    Excellente chronique, comme toujours, mon ami. J'ai bien l'impression que La Scintilla n'a, une fois encore, pas fait honneur à son nom. Je porte à ton attention que cet ensemble n'en est en fait pas un : il regroupe juste des musiciens de l'orchestre de Zurich qui ont aussi appris à utiliser des instruments anciens, ce qui, à mon oreille, est souvent perceptible. Bravo pour ces lignes vraies d'un authentique amoureux de la musique.

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  2. En vérité, cher Jean-Christophe, cette Scintilla - dont je savais qu'en effet qu'elle est une émanation permanente de l'Opernhaus - était tout sauf mauvaise ! Elle était même - comme lors du récital de notre diva romaine dans le même lieu voici tout juste un an - fort bonne. "Bonne" veut-il dire suffisante néanmoins ? Là, tout est question de focale !! Avec un chef (que je respecte ailleurs) plus habité par le théâtre que par des tics sans grand résultat dramatique, on aurait eu sans doute une 'Semele' de référence. Maintenant, je serai bien d'accord pour dire que le son produit n'est pas celui des Musiciens du Louvre (ou des Arts Flo, présents pour la création de 2007)... Amitié !

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