lundi 22 avril 2013

❛Concert❜ Karine Deshayes, Opera Fuoco, Palazzetto Bru Zane • "Cantates Romantiques" de Cherubini, Hérold, Boisselot : choc commotionnel à Saint Quentin en Yvelines !

Karine Deshayes, © non communiqué
Le présent récital du 1er mars 2013, au Théâtre de Saint Quentin en Yvelines où David Stern et Opera Fuoco sont en résidence, pose - en raison même de sa cohérence, de son aboutissement, et de sa splendeur - des problèmes épineux au chroniqueur chargé de le relater. Le premier écueil relève du vocabulaire : comment, au sein d'un site où, par choix, les comptes-rendus ne retiennent globalement que les événements dignes d'éloge, trouver les mots adéquats (ni trop plats, ni trop usités, ni trop amphigouriques - ni surtout trop délirants) pour faire ressentir à quel point il existe des concerts superlatifs qui le sont plus que d'autres ?

Luigi Cherubini (1760-1842)
Le deuxième obstacle plonge dans la polémique même qui peut entourer les investigations pointues menées par des chercheurs (ici encore ceux du Palazzetto Bru Zane) avides de pistes nouvelles propres à une parfaire notre appréhension historiquement informée de l'évolution des styles musicaux, français au cas particulier. Pas tant sur le recours aux instruments, diapasons et articulations d'époque, dont la pertinence n'est presque plus contestée... que sur la mise au jour de partitions, voire de pans entiers de musique n'ayant pas survécu au tamis, supposé infaillible, des siècles. Pour faire simple, tout repose, ici, sur ce que certains beaux esprits nomment encore, avec un mépris ostentatoire, des "petits maîtres". Les non-Mozart, les non-Beethoven, les non-Wagner, en somme.

Le troisième trouble découle du précédent, et est hautement énigmatique, car la seconde moitié du programme offre - justement - toutes les caractéristiques de ce que ces Beckmesser reprochent aux "faiseurs" desquels ils ne voudraient jamais entendre parler. L'interminable Symphonie en majeur qui l'occupe tout entière, sans être complètement un navet, n'est pas sans provoquer, par un désolant surplace harmonique, des mélodies banales et une instrumentation scolaire, une claque rapportée au nom de son auteur, Luigi Cherubini (1760-1842, ci-dessus)... pour qui a encore dans l'oreille cette déflagration nommée Médée (notre opéra de l'année 2012, lire notre chronique et notre rétrospective) ! Au moins est-on, techniquement parlant, en progrès par rapport à ce qu'en fit jadis, par exemple, Igor Markevitch avec la Philharmonie Tchèque.

Xavier Boisselot (1811-1893)
Question : par quelle alchimie étrange une soirée bâtie sur des raretés desdits "petits maîtres", cette Symphonie improbable en tête, peut-elle déboucher sur une véritable transe ? D'abord, retenons que dans une approche "informée", la notion même de compositeur mineur est un non sens, puisqu'elle convoque un jugement de postérité par nature faussé, encombré de paramètres, factuels ou subjectifs, faisant litière du contexte. Prenons Xavier Boisselot (1811-1893, également facteur de pianos, ci-contre) - qu'est sa Velléda de 1836 ? Un Prix de Rome de plus, une commande de plus ? Non : tout le contraire d'une purge ! Étrange parenté, son héroïne typique de la cantate "académique", qui y narre ses déboires et ses états d'âme au long de six magnifiques sections (un cantabile, une cavatine, un air, alternés avec trois récitatifs), est une parente fort proche d'un mythe opératique de cinq ans seulement antérieur : Norma.

De Norma, elle détient les contradictions, la hiératique complexité, la geste tragique... et la redoutable ligne vocale, depuis ce cantabile à la douceur d'affect très baroque, jusqu'à l'air final, cataclysme ou catharsis, déjà projeté vers d'autres immolations sacrificielles à venir : évidemment Didon, pourquoi pas Brünnhilde ? L'écriture de Boisselot allie une grande intuition dynamique à une finesse d'orchestration poussée, spécialement au niveau de la grande et petite harmonie. N'est pas en reste Ferdinand Hérold (1791-1833, ci-dessous), dont l'Ariane de 1811 - encore plus développée - déploie des ors tout à fait comparables. Comment défaire de son souvenir cette magnifique introduction orchestrale, aussi translucide que la gaze, et pourtant aussi entêtante que l'encens ?

Ferdinand Hérold (1791-1833)
Ensuite, l'orchestre. Opera Fuoco, c'est non seulement une phalange, mais encore une académie, un atelier, une pédagogie (des classes de maître, donc), une résidence auprès d'une Scène Nationale, et une géométrie totalement variable. Nous avions rendu compte l'an dernier, avec enthousiasme, de son Mikado d'Arthur Sullivan, monté avec les enfants des écoles locales. Au pupitre, une âme bien née du nom de David Stern (photo tout en bas), auteur d'une direction qui restera l'une des plus belles que nous ayons entendues dans ce répertoire, sur de magnifique instruments originaux (la triplette de trombonistes en est pour le moins fabuleuse)  .

Les deux Ouvertures retenues (Médée toujours, et Sémiramis de Charles Simon Catel) se hissent sans sourciller au niveau de leurs autres récents et splendides avatars, respectivement Rousset et Niquet, rien moins que nos "chefs de l'année" en 2012 et 2011. Ainsi déroulé, ce tapis instrumental limpide, souple, miroitant, ces cent nuances pesées au trébuchet, se prêtent totalement à la réinvention du discours académique de la "cantate-type" auquel se livre Stern. Le canevas dramatique de la cantate "de concours" n'est pas plus décousu ou grotesque qu'un livret d'opéra courant, et sa versification passable n'est sûrement pas pire non plus : nous  savons tout cela au moins depuis la réappropriation, voici quelques lustres, de la Cléopâtre de Berlioz par Gardiner et Von Otter. Cependant, la piqûre de rappel s'avère rien moins qu'inutile.

David Stern, © Opera Fuoco
Finissons par la cantatrice, à ce propos. Avoir porté son choix sur Karine Deshayes (tout en haut) pour défendre les couleurs de ces pages de bravoure quasi inconnues, est une résolution géniale du Palazzetto. La mezzo-soprano française, chacun le sait, déploie ces dernières années une carrière époustouflante, laquelle vient tout juste de la mener sous les feux mythiques du Metropolitan Opera de New York (1). Dieu merci, pour une cantatrice aussi versatile, Saint Quentin en Yvelines n'est pas déchoir, au contraire : s'imposer sur ce plateau immense, ce vaisseau de béton qui demande beaucoup - en volume, en projection et en endurance - la stimule et semble n'être pour elle qu'un jeu d'enfant.

Deshayes n'arbore pas de ces matériaux volatils et charmants, chez qui le gracieux tourne trop vite au gracile. Si  son timbre incomparable, caressant et sensuel, conserve la blondeur de sa chevelure, c'est une blondeur de vaste panorama - champs de blés mûrs, canopées automnales ou crépuscules mordorés. C'est un chuchotement, une confidence, un récit palpitant. Puis, un abattement et un sursaut, un combat avec l'ange, un cri de conquête et de révolte : toutes gradations qui vous saisissent à la gorge, et ne vous lâchent plus. Élégance suprême, l'artiste régale d'une diction proprement hors du commun : aucune syllable de ces textes, pourtant verbeux, n'échappe à l'auditeur.

Comment prendre congé après de telle leçon de musique et de chant ? Par le "vrai" Cherubini, celui de Médée, encore et toujours Médée ! Un bis unique, cette fois sous les traits de la suivante Néris (Ah, nos peines seront communes) : air susurré et velléitaire à souhait, esquissant  une future prise de rôle... qui sait ? Ce n'est rien de dire que la mise en bac du disque Zig Zag Territoires annoncé est attendue avec impatience - et tant pis pour la triste Symphonie.


 Parcourir le site de Karine Deshayes ainsi que celui d'Opera Fuoco

(1) Gioachino Rossini, Le Comte Ory (reprise), sous la direction de Maurizio Benini, avec Juan Diego Flórez, Pretty Yende, Nathan Gunn & Nicola Ulivieri, voir ici : http://www.nytimes.com/2013/01/19/arts/music/le-comte-ory-with-pretty-yende-at-the-metropolitan-opera.html.

 Saint Quentin en Yvelines, Théâtre (scène nationale), 28/02 & 01/03/2013 :
"Cantates Romantiques", un programme du Palazzetto Bru Zane,
Centre de Musique Romantique Française.
Mezzo-soprano : Karine Deshayes. Opera Fuoco, direction : David Stern.

‣ Luigi Cherubini : Médée (ouverture), Symphonie en ré majeur, Médée (air de Néris,bis)  -
Ferdinand Hérold : Cantate Ariane - Charles Simon Catel : Sémiramis (ouverture) -
Xavier Boisselot : Cantate Velléda.

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