jeudi 27 décembre 2012

❛Concerts❜ Première édition de Paris Baroque • XVII° siècle italien & allemand par les ensembles Amarillis & La Fenice : des débuts au sommet pour le nouveau Festival.

Le visuel du Festival Paris Baroque
Après l'acte de décès fort prématuré du Festival de Musique Ancienne du Marais, le paradoxe baroque de Paris s'est trouvé renforcé. En effet, de nombreux interprètes, chanteurs et instrumentistes de haut niveau, résident dans notre capitale - et pourtant, l'offre festivalière, avec ce qu'elle apporte de visibilité, de pédagogie, de rayonnement, en est redevenue absente.

Conséquence logique de ce terne état de fait, l'apparition d'un tout nouveau venu, Paris Baroque, ne peut que réjouir les nombreux amateurs de musique ancienne que compte l'Île de France. Des ambitions conséquentes ont été déployées pour cela, comme en atteste la programmation de la première édition (cliquez sur la légende de l'affiche ci-contre). Quelques noms en vrac : Skip Sempé, la Simphonie du Marais, les Folies Françoises, Pulcinella, Benjamin Alard, les Ombres...  liste loin d'être exhaustive ! Pléthore valant mieux que carence, nous n'avons pu, malheureusement, contenter notre oreille que des aubades respectives de Stéphanie d'Oustrac avec l'Ensemble Amarillis, et Jan van Elsacker avec l'Ensemble La Fenice ; à deux reprises à l'église Saint Louis en l'Île, les 30 novembre et 2 décembre derniers. Chacun de ces concerts correspondait, peu ou prou, à une thématique antérieurement enregistrée par les artistes.

      

"Ferveur et extase", c'est le titre d'un disque confié par D'Oustrac et Amarillis, par conséquent, aux Éditions Ambronay. Un parcours dont l'originalité est d'offrir un parallèle entre des restitutions musicales de sentiments de deux figures archétypiques (L'amour aux deux visages) : ceux de la Vierge Marie pour son Fils crucifié, et ceux de la Reine de Carthage, Didon, envers Énée qui l'abandonna. Des partitions du XVII° siècle italien ont été choisies à cet effet par la co-directrice artistique Héloïse Gaillard. Auprès d'illustres compositeurs tels que Francesco Cavalli, Claudio Monteverdi ou Alessandro Scarlatti, ont ainsi trouvé place Barbara Strozzi (1619-c.1664), Biagio Marini (c.1587-1663), Michelangelo Faggioli (1666-1733), Andrea Falconieri (1585-1656), et Luigi Rossi (c.1597-1663).

V. Cochard, G. Gaubert-Jacques, F. Pacoud, A. Piérot, L. Coutineau, H. Gaillard, F. Baldassaré, M. Pustilnik, © site
En compagnie du mezzo soprano français s'affairent huit artistes : des personnalités fortes, certaines bien connues des amateurs, pour leur participation à diverses phalanges baroques, orchestres ou petits ensembles. Sous l'égide d'Héloïse Gaillard et Violaine Cochard - aussi  éloquentes que virtuoses à la flûte à bec et aux claviers - nous retrouvons ainsi les violonistes Alice Piérot et Gilone Gaubert-Jacques (lire ailleurs sur ce site, pour cette dernière), Fanny Paccoud (alto), Monica Pustilnik (archiluth)... Ludovic Coutineau (lire ailleurs sur ce site) a troqué sa contrebasse pour un caressant violone, tandis qu'au violoncelle Frédéric Baldassaré (lire ailleurs sur ce site) sort le grand jeu, spécialement pour la Didone abbandonata de Faggioli. À relever, parmi des pages instrumentales qui sont bien mieux que simples intermèdes, la célèbre Passacaglia de Falconieri, et le pianto d'Orfeo (de l'opéra éponyme de Rossi). Tous deux sont intelligemment accolés aux plaintes de Didon, en paraphrases, voire litotes d'une extrême sobriété.

© www.stephaniedoustrac.com/photos.html
Au plan vocal, cinq pièces ont permis à Stéphanie d'Oustrac (ci-contre) de s'illustrer : un O Maria (tiré des Sacri Musicali Affetti) de Strozzi, le Pianto della Madona de Monteverdi, qui n'est rien d'autre qu'une version mariale du célèbre Lamento d'Arianna, des extraits de la Didone delirante de Scarlatti, la cantate précitée de Faggioli - enfin, le Lamento final de La Didone, un opéra de Cavalli que les Parisiens ont pu découvrir récemment au Théâtre des Champs-Élysées. Nous avons vu la  carrière de la jeune cantatrice - dont nous apprécions entre autres la versatilité, le timbre, l'élégance et le jeu théâtral - considérablement s'étoffer au cours des dernières années. La soirée confirme que son matériau est devenu de fait plus opulent, très rond et d'un aplomb altier d'un bout à l'autre de la tessiture... sans rien perdre de ses lancinantes moirures, au point de tourner, présentement, à la démonstration.

Si ses Monteverdi, Scarlatti et Cavalli sont superbes par leur tenue dramatique comme par leur variété expressive, ce sont toutefois deux pages (une par partie, auxquelles il convient de rajouter, en bis, un Dido's Lament purcellien de très haute tenue) qui s'avèrent magistrales. Le Strozzi permet à d'Oustrac de toucher d'entrée par une oraison incantatoire à Marie, dont la piété révérencieuse tournant à l'obstination est déroulée avec une palette de coloris digne d'une transe poétique (1). La cantate précitée de Faggioli, quant à elle plus tardive et constituée de deux récitatifs et airs au balancement d'affects bien huilés, lui offre l'occasion, sous les apprêts de Didon, de faire jouer à fond ses dons de tragédienne-née. Notamment au cours d'un finale dramatique, porté par les halètements du cello. Révérence !

      

Deux jours plus tard, se sont produits, dans le même lieu, La Fenice et Jan van Elsacker, proposant un parcours de Psaumes autour de la Nativité - allemands cette fois, et du XVIIe siècle toujours, sous le nom d'In dulci jubilo. Là encore, une parenté (très partielle) avec un recueil Alpha, réunissant l'ensemble de Jean Tubéry et Hans Jörg Mammel à la place d'Elsacker, Psaumes de David en Allemagne du Nord. Et là toujours, une grande variété de compositeurs de notoriété diverse : les renommés Dietrich Buxtehude, Heinrich Ignaz Biber et Heinrich Schütz faisant office de tuteurs, auprès de Johann Sommer (c.1570-1627), Jan Pieterson Sweelinck (1562-1621), Christoph Bernhard (1628-1693), Johann Hermann Schein (1586-1630), Matthias Weckmann (c.1616-1674) - Nicolaus Bruhns (1665-1697) ferme la marche. Une promenade en forme de florilège autour de quelques bourgeons du stylus fantasticus, déclinaison germanique du  stil nuovo transalpin (2).

© http://animaeterna.be/geen-categorie/janvanelsacker/
Le ténor belge (ci-contre), nanti d'un curriculum vitae plutôt huppé (Collegium Vocale, Chapelle Royale, Anima Eterna, La Petite Bande, Radio Flamande, Huelgas Ensemble, Akadêmia... et tant d'autres) fait valoir d'emblée un matériau ductile et agile, joliment projeté, en sus d'un timbre agréable. Un rien de rigidité "luthérienne" (O höchster Gott, de Sommer) pour débuter - puis notre artiste prodigue ses offrandes à l'envi, tant dans l'ornement (Bernhard, Aus der Tiefe), les affects et formes mobiles de Schütz (Meine Seele erhebt den Herren, extrait des Sinfoniae sacrae), que la haute virtuosité d'un Buxtehude, dans le psaume Singet dem Herren. C'est toutefois la dernière pièce, un solaire Jauchzet dem Herren de Bruhns, d'une invention et d'une plasticité incomparables, qui le met le plus en valeur ses qualités de ligne et de vocalisation. Pour ne rien dire de l'acuité illuminée, regard pénétrant à l'appui, avec laquelle il s'approprie les textes sacrés de l'Avent. Autant dire un Évangéliste... ce qui tombe bien compte tenu de ses emplois, l'Histoire de la Nativité de Schütz - par exemple.

Les interventions des musiciens de La Fenice (outre Jean Tubéry : Stéphanie Pfister, Mathurin Matharel, Thomas Dunford, Krzysztof Lewandowski, Philippe Grisvard) sont conformes à la flatteuse réputation qu'on leur connaît ; tant en appui du chanteur, que sans lui. Leur leçon instrumentale la plus impressionnante nous est fournie par un Sweelinck de toute beauté, le Da Pacem Domine, conclu par un Ricercar à quatre voix véritablement hypnotique. Pertinente préparation au Biber intemporel des vertigineuses Sonates du Rosaire (Rosenkrantzsonaten), dont Pfister propose une Annonciation lumineuse, à défaut d'extatique. À noter également, le prophétique Preambulum de Weckmann, toccata livrée par Grisvard à l'orgue de tribune en début de seconde partie.

© http://www.ensemblelafenice.com/les-favoriti-de-la-fenice_fr_03_22.html
D'un tel équilibre entre maîtrise technique et hauteur spirituelle ne peuvent naître que des bis forts. C'est le cas, et de manière très opposée, entre l'enivrante chaconne Quemadmodum desiderat cervus de Buxtehude, jouée et chantée avec beaucoup d'esprit - et, en tribune de l'orgue Aubertin, le choral Gloria sei dir gesungen tiré de la Cantate BWV 140 de Johann Sebastian Bach, livré comme à nu. Piété et concision : seconde révérence. Vivement l'année prochaine !



(1) À noter, une anecdotique mais très obsédante parenté (pas seulement verbale...) entre la chute de cette prière, et celle du lied Die junge Nonne de Franz Schubert !

(2) (...) le stylus fantasticus, issu du stil nuovo ou moderno italien et adapté aux pays germaniques. Exporté vers l'Autriche puis l'Allemagne, il devint une référence pour Schmelzer et Biber et arrive à pleine maturité dans la musique d'orgue de Buxtehude, et chez les allemands du Nord jusqu'à Bach sous le nom de "stylus fantasticus". "Le style fantastique est particulièrement instrumental. C'est la forme de composition la plus libre et la moins contrainte, qui n'est liée à aucun texte, à aucun sujet mélodique. Il a été institué pour faire preuve de génie et enseigner les formes harmoniques cachées, ainsi que d'ingénieuses compositions de phrases et de fugues". (Athanasius Kircher, Musurgia universalis, sive ars magna consoni et dissoni, 1650). Ce vocable employé historiquement dans sa forme latine stylus fantasticus, désigne en musique un style libre plus particulièrement instrumental et italien (Merulo, Frescobaldi), de la première moitié du XVII° siècle. Si le stylus fantasticus recouvre une manière particulière de composer, pleine de fantaisie par opposition à la sobriété de l'écriture plus ancienne du stil antico, il impliquait nécessairement une attitude différente de la part de l'interprète. (...)  © William Dongois lire plus sur le site du Concert Brisé.




 Paris, Église Saint Louis en l'Île, 30 novembre & 2 décembre 2012. Festival Paris Baroque 2012.
Une programmation initiée par Julien Le Mauff et son équipe.

‣ Ferveur et extase, L'Amour aux deux visages - Stéphanie d'Oustrac, mezzo soprano.
Ensemble Amarillis : Alice Piérot, Gilone Gaubert-Jacques, Fanny Pacoud,
Frédéric Baldassaré, Ludovic Coutineau, Monica Pustilnik.

‣ Cavalli, Strozzi, Marini, Monteverdi, A. Scarlatti, Faggioli, Falconieri, Rossi - bis : Pergolesi, Purcell.
Héloïse Gaillard & Violaine Cochard, flûte à bec, clavecin, orgue & direction.

‣ In dulci jubilo. Psaumes & Nativité dans le baroque allemand - Jan van Elsacker, ténor.
Ensemble La Fenice : Stéphanie Pfister, Mathurin Matharel,
Thomas Dunford, Krzysztof Lewandowski, Philippe Grisvard.

‣ Sommer, Sweelinck, Bernhard, Biber, Schein, Schütz, Weckmann, Buxtehude, Bruhns  - bis : J.S. Bach.
Jean Tubéry, cornets, flûtes & direction.

2 commentaires:

  1. Oui ! Quel plaisir ce concert un dimanche d'hiver ensoleillé... Merveilleux souvenir : un beau programme et des interprètes remarquables.

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    1. Bonjour Clairette,
      Merci de m'avoir lu jusqu'au bout :) et d'avoir pris la peine de commenter. Je suis heureux que comme moi tu ressentes toujours, près d'un mois et demi après, ce concert Van Elsacker / La Fenice comme superlatif !
      Quel beau souvenir en effet, que ce diptyque - et quel extraordinaire travail de la part des artistes, comme des organisateurs. Pour un coup d'essai festivalier, ma foi...
      Belle fin de dimanche et à bientôt !
      Jacques

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