V. 9.0 • 12/2013

V. 9.0 • 12/2013
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vendredi 29 juin 2012

❛Disque❜ Théodore Dubois, Le Paradis Perdu, une redécouverte Aparté de premier plan • Et Satan conduit le bal... ou Depuis le jour où je me suis damné

Ce disque peut être acheté ICI
Gustav Mahler avait pour habitude de répéter : "mon temps viendra". Une réflexion qui peut s'appliquer à ce visionnaire franc-tireur que fut Théodore Dubois (1837-1924, lire notre chronique sur le CD du label Mirare consacré à ses Œuvres Concertantes). Le présent Paradis Perdu de 1878, révélé par le label Aparté sous la houlette du Palazzetto Bru Zane, se présente tel un assez vaste projet en quatre volets : la Révolte, l'Enfer, le Paradis et la Tentation, le Jugement. Conçu à l'origine pour un concours organisé par la Ville de Paris, l'oratorio est pourvu d'une genèse des plus mouvementées, voire nimbée de mystère... À la perte partielle de la partition instrumentale imprimée, à l'égarement du manuscrit original, s'ajoutent une création tumultueuse... suivie d'une presse mitigée ; et d'autres avanies dues à la rivalité entre Dubois et Benjamin Godard (1) !

Saluons donc, une fois de plus, l'initiative du Festival de Montpellier de réhabiliter l'an dernier, lors du foisonnant festival de Radio France, une pareille rareté : il serait temps, en effet, que sorte de son interminable purgatoire une telle figure de proue de la musique française ! Il est difficile, au demeurant, de qualifier l'esthétique de cet opéra liturgique hors du temps, aux harmonies supra-terrestres - en parfaite osmose par conséquent avec sa thématique. C'est une partition post-romantique aux volutes cosmiques, anticipant certaines pages sacrées de Weill (telles que The Eternel Road), voire le Penderecki du… Paradis perdu, composé d'après l'œuvre du poète anglais Milton (2) ! Le travail lorgne également du coté de Berlioz : nous songeons, bien entendu, à l'Enfance du Christ, avec quelque réminiscence du Meyerbeer de Robert le Diable - ou encore, d'Halévy.

Théodore Dubois, © Luisa Ricciarini / Leemage
La réduction retenue, pour clavier et double quintette (le piano-forte Erard y est, pour notre grande joie, omniprésent), annonce en outre le Miracle de Saint Nicolas de Ropartz, d'un quart de siècle postérieur. Un peu plus proche dans la chronologie (1885) se dresse, de la même veine, le totem du Mors et Vita de Gounod ! De plus, nous décelons de part et d'autre de secrètes affinités entretenues par notre Dubois avec un autre Théodore, aussi peu connu, nommé cette fois Gouvy - celui de la cantate Printemps, au plan de l'extrême sophistication de la science chorale par exemple... (3) Les références abondantes s'arrêtent ici, tant la sidérante fresque du Champenois - dont les dimensions fantasmagoriques tiennent de la fable, de l'épopée mystique ou de la monumentale cantate - parle un langage profondément personnel, si ce n'est, au plus profond, intime.

S'offre à nous une ténébreuse histoire de séraphins, démons tentateurs ; et d'archanges déchus, lesquels  bénéficient étrangement de tonalités diaphanes du plus bel effet. D'ailleurs, ce drame sulpicien ésotérique s'inscrit dans une littérature édifiante, très en vogue en cette époque de réaction post-communarde ! Y étaient abordés l'éternel conflit du Bien et du Mal, le combat opposant les forces obscures aux esprits de Lumière (la sédition sociale contre l'ordre moral, en filigrane). Citons, à cette aune, Le Déluge de Saint Saëns, le triptyque Eve - Marie-Madeleine - Terre Promise de Massenet, les (trop) rares Béatitudes de Franck enfin. L'inspiration, soutenue, est chez Dubois d'un niveau incomparable ; principalement dans les première et deuxième parties (la Révolte et l'Enfer), qui figurent ni plus ni moins parmi les plus belles pages de l'histoire de la musique française.

Adam, H. & J. Van Eyck, Gand
Ève, H. & J. Van Eyck, Gand
Qu'y trouve-t-on ? Un souffle puissant, des guirlandes de mélodies littéralement à se damner (plage 15, le "Depuis le jour" de Satan), une inventivité harmonique (préludes) et lyrique inépuisable - plus un art rigoureux du paroxysme et du vrai théâtre, comme dans le final de la deuxième section. Les Cris de Paris (notre ensemble choral de l'année 2011) s'y révèlent, de bout en bout, miraculeux de fougue et de tension ; les trois solistes masculins quant à eux s'imposent comme littéralement sensationnels. Aux côtés de l'excellent Uriel/Fils du ténor Cyrille Dubois, le prix d'excellence revient sans hésitation au magistral Satan du baryton Alain Buet : un rôle particulièrement développé à l'aura…christique. Lui est dévolue une aérienne et extatique ligne mélodique élégiaque, douce et hautement sensuelle - pour le coup, un contre-évangéliste, au timbre "édénique", aurifère et langoureux. Le ténor altino (héritier de la haute-contre) de Mathias Vidal, à l'admirable phrasé et aux aigus luminescents - stratosphériques, osons le mot - ne lui cède en rien. Il n'en va pas de même pour le soprano en retrait de Chantal Santon (Ève), dont le haut de la tessiture est parfois parfois strident. Sa prestation honorable, mais si peu connotée péché originel, manque de suavité comme de soufre ; ceci rejaillit quelque peu sur ses duos impétueux avec Adam, au cours du troisième volet. Dommage ! Nous n'étions qu'à un cheveu d'un possible "enregistrement de l'année 2012".

Geoffroy Jourdain, © Les Cris de Paris
C'est à n'en pas douter une faiblesse  dommageable ; laquelle, heureusement, ne saurait obérer de manière rédhibitoire le magnétisme global d'une exhumation passionnante. Rappelons-le, de cette partition énigmatique, l'instrumentation originelle semble avoir définitivement disparu ; il en ressort une légère frustration, due précisément à la version chambriste, en dépit d'une flagrante habileté. Cette réduction reflète quoi qu'il en soit - d'indiscutable manière  - l'éclat d'une partition majeure à la beauté vénéneuse, saisissante, et absolument unique. Pour autant , elle ne peut éclairer tous les secrets, sortilèges et autres luxuriances de ce langage orchestral abouti que nous reconnaissons dorénavant, grâce à d'autres résurrections bienvenues, à Théodore Dubois. Pêché véniel, somme toute ! L'avenir nous dira probablement si ce Paradis Perdu peut être au compositeur ce que la Symphonie des Mille est à Mahler. C'est à dire, une apothéose.

(1) Benjamin Godard, compositeur français (1849-1895). Lire avec profit à ce sujet l'article richement documenté d'Alexandre Dratwicki, ainsi que la brillante notice d'Étienne Jardin sur cette troublante et complexe affaire.

(2) Kurt Weill (1900-1950), compositeur allemand puis américain d'origine juive, persécuté par les Nazis, auteur entre autres des Sept Péchés Capitaux, de L'Opéra de Quat'Sous, Grandeur et Décadence de la Ville de Mahagonny, Street Scene... Il fut par deux fois marié à Lotte Lenya, interprète mythique de ses mélodies (Surabaya Johnny...).

Krzysztof Penderecki, compositeur polonais vivant (né en 1933), auteur de symphonies, d'opéras, de musique religieuse (dont un Dies Irae à la mémoire des morts d'Auschwitz, 1967).
John Milton (1608-1674), poète et pamphlétaire anglais, auteur de l'épopée (en douze volumes !) Paradis Perdu, et de son pendant Paradis Retrouvé.

(3) Guy Ropartz (1864-1955), compositeur et poète français - nous serions tenté d'écrire breton - auteur de nombreuses pièces symphoniques, de musique sacrée et de compositions pour orgue et piano.
Louis-Théodore Gouvy (1819-1898), compositeur français (né en Prusse) auteur de symphonies, de musique de chambre, de cantates et de pièces religieuses.

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  Partie I : Chœur des Fidèles, À qui la donna retourne la gloire Partie II : Satan, Depuis le jour Partie IV : Chœur final, Seigneur, gloire à ta justice ‣ Extraits de l'enregistrement Aparté 2012, direction Geoffroy Jourdain (illustration en frontispice)

 Étienne Müller

 Théodore Dubois (1837-1924), Le Paradis Perdu, oratorio (1878), sur un livret d'Édouard Blau.
Recréation mondiale pour petit ensemble instrumental, chœur et solistes,
au Festival de Radio France et de Montpellier Languedoc Roussillon, en 2011.

 Alain Buet (baryton), Mathias Vidal (ténor), Chantal Santon (soprano), Cyrille Dubois (ténor),
Jennifer Borghi (mezzo soprano), Elias Benito (baryton), Sorin Dumitrascu (basse) -
Chœur Les Cris de Paris, Solistes de l'orchestre Les Siècles - Direction : Geoffroy Jourdain.

 Un double CD Aparté, enregistré sous la supervision du Palazzettp Bru Zane
au Temple du Saint Esprit de Paris, pouvant être acheté ICI.



lundi 25 juin 2012

❛Mémoire❜ Un adieu à Brigitte Engerer (1952-2012)


Schumann, Tchaikovsky, Beethoven, Grieg ou Chopin avaient trouvé en elle, disparue ce samedi 23 juin, une interprète d'exception. Brigitte Engerer ne s’intéressait pas à l'image qu'on pouvait recevoir d'elle en jouant ces compositeurs. Bien au contraire, elle insufflait aux œuvres qu'elle servait tout leur poids, tout leur sens, toute leur vérité - son abnégation la rendant la plus discrète possible derrière son clavier.

Élève de Lucette Descaves puis de Stanislas Neuhaus (fils d'Heinrich) à Moscou, elle cultivera un jeu techniquement très abouti, moiré de délicatesse et de raffinement, quoique largement assis sur une autorité et une puissance innées. Karajan l'ayant invité - dès la fin de ses études moscovites - à venir se produire avec le Philharmonique de Berlin, elle commencera dès lors une carrière internationale qui la mènera à jouer avec des chefs illustres, tels que Barenboïm ou Mehta.

René Martin, fondateur des Folles Journées de Nantes, l'avait conviée quasiment dès le début à s'associer à la manifestation, où elle revenait chaque année, retrouvant avec le plaisir d'une chambriste insatiable ses amis :  Gérard Caussé, Boris Berezovsky, Olivier Charlier ou Henri Demarquette...

Alors que Brigitte Engerer devait se produire ce 17 juin aux Fêtes Musicales de Touraine (La Grange de Meslay) avec La Roque d'Anthéron en perspective cet été, le cancer contre lequel elle luttait depuis des années a définitivement remporté la partie. L'adieu a pourtant eu lieu, devant un public qui pouvait en pressentir la gravité (1), le 12 juin, au Théâtre des Champs Élysées.

À cette artiste "à la fois reine et gitane" (selon le mot d'Olivier Bellamy) - dont la consomption n'est pas éloignée de celle qui fit de Samson François un mythe - on ne peut que dire, sans compter, merci.

Merci pour tout ce que vous nous avez prodigué, Madame... 
Et si, quelque part là-haut, vous croisez Chopin ou Tchaïkovsky, nous sommes certains que ceux-ci sauront vous témoigner, eux aussi, toute leur gratitude !


(1) En effet, annonce fut faite dans le sens d'un remplacement du deuxième Concerto de Chopin par celui de Schumann, pour cause de maladie.

‣ Le très bel hommage d'Olivier Bellamy sur Le Huffington Post

dimanche 17 juin 2012

❛Longue et belle Appoggiature, Stéphane...❜

Depuis quelques semaines, Appoggiature s'est enrichi de l'arrivée d'un rédacteur supplémentaire, Stéphane Houssier, lequel a par ailleurs pris en main l'essentiel de l'animation de la page Facebook du site. L'éclectisme dont il sait déjà y faire preuve lui permet, après deux chroniques baroques consacrées aux nouveautés Ambronay (Bach Drama et Clavecin Donzelague), de vous faire part de son goût pour un pan de répertoire extrêmement différent, puisqu'il s'agit de Richard Wagner et de son essentiel, fondamental, immarcescible Tristan & Isolde.

Quelques mots d'humeur, en somme, permettant au blog, plusieurs semaines après une courte rêverie Gustav Mahler, de proposer autre chose que des comptes-rendus de concerts et de supports, écrits ou enregistrés. C'est aussi une manière pour ce nouvel associé, en vous faisant part de son admiration pour ce chef d'œuvre, de se présenter, et de vous parler indirectement de lui - mieux que ne le ferait un discours... :)

Longue et belle Appoggiature, Stéphane !

vendredi 15 juin 2012

❛Repère❜ "C'est la chanson du pâtre que tu as entendue, comme autrefois" • Esquisse d'une récurrence du Tristan und Isolde de Richard Wagner

Richard Wagner (1813-1883), © Philharmonie de Baden
Il est des œuvres qui, naturellement, sans que l'on y prenne garde, s'imposent à nous, s'inscrivent en nous, se gravent en notre mémoire....
 Comme beaucoup de passionnés, j'ai appris ma musique "sur le tas", si j'ose dire... et - si ma mémoire ne me fait pas défaut - j'ai découvert Tristan und Isolde grâce à un enregistrement qui n'avait pourtant rien de mémorable, mais qui, à l'époque, m'a permis d'entrer dans cette musique...
 Mon premier choc en l'espèce, je le dois cependant à Karl Böhm. 1966... Bayreuth... Le quintette "absolu" : Nilsson, Windgassen, Ludwig, Talvela, Wæchter ! Un choc car, pour la première fois, je ressentais cette musique, je vibrais avec ses personnages... Quelle Brangäne que celle de Christa Ludwig ! Bien sûr, Birgit Nilsson et Wolfgang Windgassen y sont fabuleux ; cependant Ludwig apporte à son personnage une vérité, une justesse de ton inégalées. Une fragilité également, comme si elle était constamment au bord de l'abîme. Toutes qualités qui m'émeuvent bien plus que ce que peuvent donner Malaniuk chez Karajan 1952 (Orfeo, reproduit ci-dessous), ou Fassbænder avec Kleiber (Carlos) 1982... la première peut-être trop distante, la seconde trop soucieuse de sa pureté de ligne ?

Tristan et Iseut épiés par le roi Marc à la fontaine, détail d'un panneau de coffret en ivoire, Musée du Louvre
Ah, le cor anglais solo, au début de l'acte III (notre musique d'accueil) ! Ou bien la première rencontre entre Isolde et Tristan (au I)... Leur duo mythique du second acte, naturellement. Ce duo a été sublimé par le couple Flagstad/Melchior en 1936 (photographie ci-dessous)... Écoutez ces voix qui s'élèvent, ces colosses qui surent faire de leur chant une caresse... Certes, je vous l'accorde, c'est plutôt ancien !!! Toutefois, la réédition que j'en conserve (Naxos, reproduit ci-dessous) est parfaite - et par conséquent chaudement recommandée !

Kirsten Flagstad & Lauritz Melchior, Met New York 1936
Reconnaissons que, s'il est un opéra qui a eu beaucoup de  chance au disque, c'est bien celui- ci. De Reiner (1936) et Beecham (1937) à Barenboim (2007, dans la mise en scène scaligère de Patrice Chéreau), les enregistrements CD/DVD sont nombreux, et très peu d'entre eux, "à fuir"... Si Karajan 1952 reste un modèle, Kleiber (Erich) 1948,  Knappertsbusch 1950, Furtwængler 1952, Cluytens 1956, Sawallisch 1957, Solti 1960, Bernstein 1981, Kleiber (Carlos) 1982, Pappano 2005, Belohlavek 2008 sont tous à connaître. En effet, chacun y apporte sa vision, son propre monde, sa profonde personnalité et sa totale cohérence ; sans pour autant perdre le fil rhétorique caractéristique de Wagner, pas plus que la puissance d'un mythe aux accents nietzschéens (1).

Karajan 1952, donc... De tous ces enregistrements, voici certainement le plus accompli, non seulement d'un point de vue orchestral, mais aussi par l'état de grâce des chanteurs réunis ! Martha Mœdl en Isolde, Ramon Vinay en Tristan, Hans Hotter en Kurwenal... Je ne sais - mais je le suppose - si c'est le fait d'être capté, ce soir du 23 juillet 1952, en direct de Bayreuth, qui fait que tous se surpassent. Et puis, Karajan n'a jamais été aussi bon que dans les décennies 50-60. Mœdl, dans la parfaite lignée d'une Flagstad mais avec des moyens clairement différents, nous offre pour le coup une Isolde brûlante - torche vive, pour reprendre l'expression consacrée...

Référence CD : ICI
Référence CD : ICI
Écoutez de même Cluytens, en 1956, au Staatsoper de Vienne... À l'évidence son Tristan (Rudolf Lustig, plutot fruste et limité en timbre) et son Isolde (Gertrude Grob-Prandl, qui manque elle aussi de projection et dont la tessiture ne correspond pas vraiment au rôle) ne sont certainement pas les meilleurs qu'on puisse y rêver, et ne peuvent en aucun cas prétendre se mesurer à ceux que j'ai déjà nommés. Ils prodiguent cependant - dans la mesure de leurs moyens - une interprétation plus qu'honorable. Mais... la légèreté, l'élégance, la pureté que Cluytens place dans son interprétation, les timbres subtils qu'il tire de l'orchestre (et quel orchestre) : c'est tout simplement, au sens propre et littéral, sublime !(Tous les Wagner de Cluytens sont magnifiques, d'ailleurs, que ce soit Meistersinger de 1957 et 58, Tannhäuser de 1955 ou Lohengrin de 1958.)

Et, depuis la survenue du support DVD, me sont parvenues d'autres visions, par la force des choses plus récentes : notamment, celle du regretté Armin Jordan, en binôme avec le dramaturge Olivier Py. Ou bien, dans l'idéal quintessencié (et non moins admirable), la lecture déjà mentionnée de Patrice Chéreau en symbiose avec Daniel Barenboim, à la Scala de Milan, en 2007...

Référence DVD : ICI
Référence CD : ICI
Tristan ! Oui, c'est tout ce que j'aime, pas simplement sous l'angle de l'opéra, d'ailleurs... Cette abstraction, cette capacité qu'ont les artistes, chanteurs ou chefs d'orchestre, à nous projeter, nous faire pénétrer jusqu'à la submersion dans des mondes parallèles qui ne se traduisent, sur le papier, que par quelques signes !

Oui, j'aime Tristan und Isolde, vous l'aurez compris... mais je révère - surtout - la chaîne de ceux qui m'ont permis de rêver, de pleurer, de frissonner à son écoute... Ainsi, lisez ou relisez le Roman de Tristan et Yseult de Béroul, par exemple en sa magnifique adaptation due à Joseph Bédier, aux éditions Piazza en 1948... Petite merveille !

(1) "Aujourd'hui encore, je cherche en vain une œuvre qui ait la même dangereuse fascination, la même effrayante et suave infinitude que Tristan et Isolde". Friedrich Nietzche, Ecce Homo, 1888.

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  Acte I : Prélude - Acte II : Appels de Brangäne (Christa Ludwig) - Acte II : Monologue du Roi Marke (Martti Talvela) - Acte III : Monologue de Tristan (Wolfgang Windgassen) - Acte III : Monologue d'Isolde (Liebestod, "mort d'amour", Birgit Nilsson) ‣ Extraits de l'enregistrement de Bayreuth 1966, direction Karl Böhm (illustration ci-dessus, © Deutsche Grammophon - Universal).



samedi 9 juin 2012

❛Opérette❜ Arthur Sullivan & William Gilbert, The Mikado à Saint Quentin en Yvelines • Opera Fuoco, David Stern, Jay Bernfeld : "À nous les petites (opérettes) anglaises" !

Sir Arthur Sullivan (1842-1900)
Atmosphère so british ce 25 mai 2012 au Théâtre de Saint Quentin en Yvelines ! L'initiative est, pour le moins, hardie : l'humour si typiquement anglais des opérettes de Sir Arthur Sullivan (1842-1900, ci-contre) est en effet largement sous-estimé en France... alors que dans tous les pays de culture anglo-saxonne l'on fredonne certains airs du Mikado (ainsi, le trio Three little maids...) ancrés dans la mémoire collective. Voici un autre pan de la richissime musique britannique à l'époque de la révolution industrielle - plus léger que celui de Charles Villiers Stanford ou de ses successeurs (Delius, Vaughan Williams...) - qui mériterait de ce côté-ci de la Manche une reconnaissance bien plus grande. À la compagnie Opera Fuoco de David Stern (grande habituée du lieu) de reprendre le flambeau "sullivanien" au Musée d'Orsay qui, sous l'égide de Michael Rosewell, a proposé  l'an dernier Patience, et rencontré par là une large audience.

Un peu l'Offenbach anglais, l'ami Sullivan - mâtiné d'un Arnold Bax encanaillé et annonçant l'opérette méconnue de Benjamin Britten, Paul Bunyan. La notoriété en ses terres de ce pince-sans-rire est due, quasi exclusivement, à ses nombreuses pochades conçues avec son inséparable librettiste Sir William Schwenck Gilbert (The Gondoliers, The Yeomen of the Guard, HMS Pinafore)... Et pourtant, à l'instar d'Offenbach, il souffrit d'être cantonné dans ce rôle d'amuseur public limité aux plaisanteries musicales. Il fut en effet entre autres l'auteur de Symphonies et d'un Grand Opéra romantique "sérieux", Ivanhoe, d'une inspiration foisonnante. 

Julie Fioretti et les enfants-choristes des écoles de Saint Quentin en Yvelines, © Jean-Julien Kraemer
Neuvième collaboration entre les deux comparses, ce Mikado (1885) est incontestablement le chef d'oeuvre comique du tandem. Il s'agit d'une farce désopilante, à l'humour noir ravageur tissé de nonsense, entièrement développée sur un sujet fort scabreux : la décapitation des coureurs de jupons ! L'action sait être également, tour à tour, lyrique, douce-amère - voire mélancolique... ce par quoi elle n'est pas sans rappeler la pétaradante, multicolore (et à peine antérieure) Étoile de "notre" Emmanuel Chabrier. Avec cette dernière, elle partage le sens de situations cocasses et décalées (1), une écriture chorale très élaborée, pour ne pas dire sophistiquée... Ainsi que des formules mélodiques bondissantes et enlevées - tels la chanson de Ko-Ko On a tree by a river ou le madrigal (sic) "purcellisant" Brightly dawns our wedding day - et des séquences primesautières, notamment un final de l'acte I savoureux, d'un raffinement extrême.

Le chef David Stern, © non fourni
Le défi, un concept que David Stern (ci-contre) semble décidément affectionner, est ici multiple. Raccourcie, transcrite pour petit ensemble, la partition "adaptée librement" perd le protagoniste Pish-Tush, tandis que les dialogues revus par Félix Pruvost sont en langue française. Selon la loi du genre, les chanteurs/acteurs ne se privent pas d'y intégrer des allusions contemporaines, voire franchement politiques, déclenchant connivence et hilarité dans la salle... Au peu de familiarité, donc, du public hexagonal avec ce répertoire, s'ajoute la nécessité de restituer un Japon d'opérette, sans excès de mièvrerie, dans le cadre si vaste de la Scène Nationale. Enfin, présentement, s'avère exigeante la magnifique volonté d'associer et intégrer, aux chanteurs professionnels et à l'Ensemble Vocal de Saint Quentin, des musiciens en culotte courte - puisque rien moins que quatre classes de niveau primaire de la Ville Nouvelle (photos de scène, ci-dessus/ci-dessous) sont en charge, sous l'autorité de Valérie Josse, des sémillantes parties chorales que l'ouvrage dispense à profusion.

Le trio Three little maids : Luanda Siqueira, Aurélia Marchais, Julie Fioretti & les enfants, © J.-J. Kraemer
De jolis costumes et quelques accessoires seyants permettent à Véronique Samakh de signer une mise en scène aimable et de bon goût ; à la recherche cependant, devant des décors congrus (2), d'une existence topographique crédible, sur un plateau dont le gigantisme est décidément piégeux. La remarque peut valoir pour le groupe de... neuf (!) instrumentistes, dont l'opiniâtreté à obtenir un son suffisamment souple et mousseux est, vu leur nombre, en lutte permanente avec la vacuité d'une fosse par contrecoup surdimensionnée, elle aussi. Par chance, au sein de cette transcription habile, le piano, de par sa polyphonie, opère les miracles attendus pour donner, en quelque sorte, le change orchestral.

Jay Bernfeld, © www.fuocoecenere.org
Les plus grandes satisfactions de la soirée, toutefois, sont à rechercher du côté du chant, chœurs et solistes. Parmi ces derniers se font remarquer essentiellement les hommes : non que les femmes déchoient, mais tant Julie Fioretti qu'Aurélia Marchais ou Luanda Siqueira n'offrent, malgré un style gracieux, qu'une projection vocale (et même une existence théâtrale) des plus modestes. En revanche,  chez les messieurs officie un quarteron majeur, conduit par le feu follet élégant, et pour sa part bien projeté, du ténor Sebastian Monti à la belle tessiture (Nanki-Poo, fils du Mikado).

Superbe version (sans les dialogues...) disponible ICI
Tandis que ne lui cèdent en rien ni le serpentin Pooh-Bah ni le tonitruant Mikado (l'Empereur) des deux jeunes basses Virgile Ancely et Douglas Henderson - ce dernier d'un aplomb précisément... impérial à tout juste vingt-deux ans -, c'est surtout Jean-Sébastien Beauvais, nanti des kimonos de Katisha (amoureuse de Nanki-Poo) qui fait chauffer l'applaudimètre. C'est mérité, car ce rôle de composition travesti in a baroque mood - songeons aux nourrices et intrigantes de Monteverdi et Cavalli -, à rebours des habituels altos féminins, est lourd de périls, tant l'outrance peut y desservir la musicalité. Avec ce contre-ténor, drôle mais subtil, il n'en est rien : l'air Alone, and yet alive est ainsi phrasé en sorte de donner au personnage de la duègne ridicule cet instant de fragilité, sans lequel elle ne serait qu'un pantin dépourvu des plus élémentaires attraits.

Délice, naturellement, que de voir officier le polyvalent Jay Bernfeld (ci-dessus) en Ko-Ko ; à la fois condamné et bourreau suite à deux décrets différents, en quelque sorte décapiteur devant être décapité... comme il est des arroseurs arrosés. Avec ce pathétique qui rend le clownesque grandiose, le gambiste américain - à qui Opera Fuoco, comme Fuoco e Cenere d'ailleurs, doivent tant - se sert beaucoup de sa vis comica pour étayer une prestation vocale agréable, mais assez neutre.

Un qualificatif qui ne s'applique pas aux choristes : en particulier les enfants des écoles, dont l'évident travail accompli débouche sur un résultat épatant, de verve, de panache, de justesse de ton. De symbiose aussi, métissage et pédagogie étant ici inséparables. Forcément, aux saluts, la scène en devient moins immense, et davantage chaleureuse.

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  Air d'entrée de Nanki-Poo (Anthony Rolfe Johnson) - Chanson de Yum-Yum (Marie McLaughlin) - Entrée du Mikado & Katisha (Donald Adams & Felicity Palmer ‣ Extraits de la merveilleuse lecture de Sir Charles Mackerras (illustration ci-dessus, © Telarc Records 1992).

(1) Supplice du pal pour l'Étoile, supplice de la décapitation pour The Mikado...

2) Noter l'immanence, au centre, de la guillotine : totem francisé figurant la donne scabreuse de l'action, basée comme on vient de l'écrire sur le quiproquo des décapitations.

 Saint Quentin en Yvelines, Théâtre, vendredi 25 mai 2012 -
Sir Arthur Sullivan, The Mikado, ou The Town of Titipu, opérette en deux actes (1885),
sur un livret de Sir William Schwenck Gilbert -
Adaptation libre sur une idée de Jay Bernfeld, conseiller artistique d'Opera Fuoco (livret revu par Félix Pruvost).

 L'Atelier Lyrique d'Opera Fuoco : Sebastian Monti (Nanki-Poo)Virgile Ancely (Pooh-Bah),
Jean-Sébastien Beauvais (Katisha)Douglas Henderson (le Mikado), Jay Bernfeld (Ko-Ko),
Julie Fioretti (Yum-Yum), Luanda Siqueira (Peep-Bo) & Aurélia Marchais (Pitti -Sing).

‣ Ensemble Vocal de Saint Quentin en Yvelines & Chœurs d'enfants des écoles primaires de la Ville Nouvelle (Trappes, Montigny le Bretonneux), direction : Valérie Josse -
Enseignants et classes (Plaisir, Sartrouville) associés à la production -
Mise en scène de Véronique Samakh, assistée d'Anna-Catherine Chagrot -
Direction musicale : David Stern. 



dimanche 3 juin 2012

❛Disque❜ Christophe Rousset, Éditions Ambronay • Louis Marchand (1669-1732) & Jean-Philippe Rameau (1683-1764) à la lumière du clavecin de Pierre Donzelague

Ce disque peut être acheté ICI
Quelle merveilleuse idée que de nous faire partir à la découverte de ce clavecin lyonnais de Monsieur Donzelague !!!  Et quelle heureuse initiative que d'avoir choisi deux compositeurs ayant exercé à Lyon, Louis Marchand (1669-1732) et Jean-Philippe Rameau (1683-1764)... Le premier, avouons-le, est autrement moins fameux que le second ; son métier cependant n'en demeure pas moins exemplaire (1).

L'instrument, de prime abord... De Pierre Donzelague, facteur installé à Lyon en 1688, nous est offert ici l'un de ces clavecins de toute beauté qui firent sa gloire. En atout, un élargissement particulier vers le grave, apportant par là une ampleur que la tradition de la facture française du XVII° siècle ne connaissait pas encore. 

Quid de l'art du claveciniste lui-même ? C'est effectivement tout un art - un don, et un apostolat - que de faire sonner de tels joyaux... en parvenant à nous faire oublier leurs sonorités parfois métalliques, parfois sèches. (Comme ici d'ailleurs : à se demander si la prise de son est toujours à la hauteur au sein du catalogue Ambronay.) Des caractéristiques qui ont même pu, au cours de l'histoire du disque, en arriver à rebuter nombre de mélomanes ! Que tous les inquiets se rassurent : Christophe Rousset nous démontre, une fois de plus, son attachement viscéral à ces claviers ; vélocité, précision et cantabile étant, dans son toucher, fusionnels.

Louis Marchand (1669-1732)
Considérons Louis Marchand et ses deux Suites qui nous sont ici proposées. Rousset, grâce a ce clavecin a deux claviers, nous gratifie ici d'une de ses lectures toutes de finesse et de tendresse - nourries d'un son plein, non grêle, ne tombant jamais dans une espèce de "démonstration musicale" que ne manquerait pas de susciter un pareil outil.

De la sorte, le prélude de la Suite en Ré nous fait pénétrer de plain-pied dans le monde sensible de  l'orgue, dont Marchand fut un illustre maître. Louons par exemple la retenue dans le jeu de l'Aixois, laquelle ne retire rien, ni à l'émotion, ni à l'affectivité de l'écriture ! Ou encore, à l'opposé,  sa captivante célérité (Courante, Gigue ou Gavotte), et aussi une méditative majesté (Chaconne)... La Suite en Sol, comme les trois partitions qui la suivent, demeure nimbée de cette même atmosphère.


Jean-Philippe Rameau constitue dans le cursus de Rousset, nous le savons, un essentiel...  Que ce soit pour l'orchestre (Ouvertures avec Les Talens Lyriques, L'Oiseau-Lyre), pour l'opéra (Castor et Pollux ou Zoroastre en DVD, Opus Arte) ; ou pour le clavecin, précisément, l'amour de l'instrumentiste et chef d'orchestre envers l'auteur des Pièces en concert n'a jamais faibli. Et là encore, ne serait-ce que dans la seule Suite en La du Premier Livre, il nous démontre toute son intime intelligence de l'écriture du Dijonnais. 

Christophe Rousset jouant le Donzelague de 1716, © D. R.
Le Prélude de cette Suite - déjà si particulière du style ramiste, alors que son auteur n'en est qu'à sa première série - est ainsi abordé avec toute la tendresse nécessaire, laissant sonner le marteau jusqu'au bout de la note ; et même, parfois, s'installer le silence consubstantiel à la respiration de cette musique. Survient ensuite la virtuosité, non point tapageuse, pas le moins du monde ostentatoire - mais bien au contraire débordante d'une énergie de bâtisseur.


Notons que, si Rameau joué sur l'instrument de son temps nous séduit énormément, nous confessons  un penchant particulier envers les transcriptions "modernes", c'est à dire pianistiques d'Alexandre Tharaud. Et, cela va de soi, de Marcelle Meyer, dont nous disposons par bonheur de quelques enregistrements de 1925 à 1957 réédités en un seul coffret (Les Introuvables volume II, EMI)... Recueil magistral, à écouter, réécouter - savourer sans cesse !

En tout état de cause, voici un CD de bout en bout remarquable, nous laissant espérer que maestro Rousset nous offre encore d'autres perles du même acabit ; pourquoi pas une intégrale Rameau, sur ce fascinant clavecin ?... Qui sait ?

‣ Pièces à l'écoute simple, en bas de page  Louis Marchand, Sarabande de la Suite en Ré (Premier Livre) - Gigue de la Suite en Sol (Deuxième Livre) - Jean-Philippe Rameau, Allemande de la Suite en La (Premier Livre) ‣ © Ambronay Éditions 2012

(1) Natif de Lyon d'une famille d'organistes, grand organiste lui-même, mentor supposé de Louis-Claude Daquin, Louis Marchand figure çà et là dans les monographies comme s'étant soustrait à Dresde, en 1717, à une joute qui devait l'opposer à Jean-Sébastien Bach. Ce fait n'a pourtant jamais été attesté avec certitude. À souligner qu'en 1990 déjà, Blandine Verlet proposa (chez Auvidis) un disque de certaines de ses Pièces de Clavecin... sur le même Pierre Donzelague de 1716.


▸ Christophe Rousset, clavecin Pierre Donzelague 1716 : Louis Marchand • Jean-Philippe Rameau.
Louis Marchand (1669-1732) : Suite en ré, Suite en sol, trois Pièces  -
Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Suite en la du Premier Livre.

1 CD Ambronay Éditions pouvant être acheté ICI.



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